17/09/2024

Leur dernier film


  Nina (A Matter of Time) de Vincente Minnelli (1976).

  Vous avez dit admirable?

C’est entendu, la valorisation des œuvres tardives d’un cinéaste doit beaucoup à la cinéphilie des années cinquante qui, à rebours des positions de l’époque, célébrait comme autant de chefs-d’œuvre les films réalisés après la guerre par Chaplin, Renoir, Lang, Hitchcock ou encore Hawks (pour Ford, c’est plus complexe), des films jugés comparables, parfois même supérieurs, à ceux qu’ils avaient tournés du temps du muet ou dans les années trente. Ce qu’on peut interpréter comme une manifestation de la politique des auteurs et de son sacro-saint principe qui veut que la griffe d’un artiste soit présente dans tous ses films, y compris les moins personnels ou les plus tardifs. On nous permettra néanmoins deux remarques. La première est que cette reconnaissance de la dernière période d’un grand cinéaste représentait, dans nombre de cas, l’aboutissement logique d’une longue fréquentation de son œuvre (un vrai "compagnonnage" pour certains), une pratique chère à la cinéphilie française qui ne pouvait que tisser des liens indéfectibles avec l’auteur. Aussi, et sans remettre en cause l’acuité du regard que les cinéphiles de l’époque portèrent ensuite sur les derniers films tournés dans les années soixante et soixante-dix par leurs cinéastes fétiches, on dira qu’un tel regard ne pouvait être qu’empreint d’une tendresse bienveillante, si ce n’est d’une admiration sans limites, un regard troublé et donc pas tout à fait objectif (1), mais qui valait toujours mieux que celui, aveugle et cruel, du critique "moderniste" (et un rien gérontophobe), raillant chez l’artiste vieillissant l’austérité de sa mise en scène, y voyant tous les signes de son déclin là où il fallait voir, au contraire, la quintessence (le mot est galvaudé mais c’est ici qu’il trouve sa meilleure place) de son art, proche dans les formes les plus accomplies de l’épure idéale: une sorte de "degré zéro" du cinéma où le plan se réduirait à une scène de théâtre et le montage à une simple ligne mélodique (quel meilleur exemple que le Petit Théâtre de Jean Renoir dont la simplicité — c’est-à-dire aussi la modestie, l’honnêteté, la sympathie, etc. — est absolument sans équivalent au cinéma). Reste, et c’est notre seconde remarque, que cela n’explique pas, pour autant, en quoi le dernier film d’un cinéaste se distingue nécessairement — en dehors de sa valeur émotionnelle — de la période dont il fait partie.

(1) Je le défends ce regard d’autant que j’en suis moi-même la première "victime" lorsqu’il m’apparaît aujourd’hui avec évidence que les trois cinéastes les plus âgés, à savoir Rohmer (85 ans), Bergman (87 ans) et Oliveira (96 ans!) [ndlr: le texte a été écrit en 2005], sont aussi les auteurs des plus beaux films vus ces dernières années.

The last for ever.

Et d’abord, c’est quoi un "dernier film"? Alphonse Allais arrivait souvent bon dernier dans les dîners où il était invité, histoire de pouvoir répondre à la maîtresse de maison, lui reprochant invariablement son retard, qu’il n’était pas le premier venu. Eh bien, je dirai que le dernier film d’un grand cinéaste n’est pas non plus le premier des films venu, qu’il n’est pas n’importe quel film, qu’il recèle toujours un "je-ne-sais-quoi" de vérité qui le différencie du reste de l’œuvre, et ce d’autant plus qu’il arrivera très tard dans la filmographie de l’auteur, mais pas trop non plus (comme ces trois petits films allemands réalisés par Douglas Sirk, dans le cadre d’un enseignement, près de vingt ans après son dernier film américain, Mirage de la vie (Imitation of Life), son "vrai" dernier film pour le coup, peut-être le plus beau chant du cygne du cinéma hollywoodien). Le dernier film possède une singularité, ce qu’on peut dire de tout film sauf qu’ici la singularité porte sur quelque chose qui n’est pas purement esthétique, du moins qui ne répond pas aux critères habituels du jugement esthétique. C’est qu’on juge toujours deux fois un dernier film: d’abord, au moment de sa sortie, comme une pierre de plus apportée à l’édifice ou, à l’inverse, une nouvelle construction si le film a été conçu contre les précédents; puis, rétrospectivement, lorsque le film se révèle être véritablement le dernier, the last for ever. Ce second jugement n’est pas un jugement a posteriori dans la mesure où il ne vise pas à corriger le premier à la lumière de l’événement – en l’occurrence tragique – qui l’a fait naître. A vrai dire, il ne s’agit même pas d’un jugement, au sens un peu péremptoire du terme, mais plutôt d’un sentiment qui vous traverse en redécouvrant le film, sentiment d’autant plus fort que l’œuvre de l’artiste vous est familière. Je me souviens de ma première réaction lorsque j’ai vu le Limier de Mankiewicz, peu de temps après avoir découvert, dans la foulée, l’Aventure de Madame Muir et la Comtesse aux pieds nus. Mankiewicz était toujours vivant, même s’il ne tournait plus depuis longtemps et qu’il était évident que le Limier serait son dernier film. Or ce film, je l’ai d’abord détesté. Rien ne trouvait grâce à mes yeux, surtout pas ce côté "rira bien qui rira le dernier" qui m’était absolument insupportable. Dire que j’aime à présent le film serait excessif. Disons que l’hostilité ressentie la première fois a aujourd’hui disparu (privilège du temps et de la réflexion), laissant place à une sorte d’embarras ému devant ce qui m’apparaît finalement comme une obstination chez Mankiewicz à vouloir prouver — d’où le forçage du trait — qu’il restait à 63 ans, et dix ans après l’expérience humiliante de Cléopâtre (un film qui au demeurant vaut beaucoup mieux que ce qu’on en a dit), ce grand dramaturge pirandellien qui fit les beaux jours de la Fox. En fait, ce que j’avais détesté dans le Limier n’était pas tant la thématique trop démonstrative du film que le fait de ne pas y avoir retrouvé le raffinement habituel du verbe mankiewiczien. J’avais réagi en spectateur gâté, ne supportant pas la frustration, incapable de saisir ce qu’il y avait de touchant derrière cette manipulation — même grossière — du spectateur, victime que j’étais de l’image (convenue) du jardin-labyrinthe qui ouvre le film, alors que la clé était dans le plan final: ce petit théâtre de marionnettes à travers lequel le cinéaste nous réaffirmait, une dernière fois, que la vie n’est qu’un théâtre, et que si le cinéma c’est aussi la vie, il était bien, lui Mankiewicz, un "auteur de pièces pour le cinéma". Car le dernier film est peut-être moins une réflexion de l’artiste sur son art — ce qu’il a fait tout au long de son œuvre — qu’un portrait final de l’artiste réfléchissant sur son art; un autoportrait, donc, qu’on ne saurait confondre avec l’autobiographie qui, elle, nourrit plutôt les premiers films. D’où l’impression d’une certaine distance — voire d’un vrai détachement au sens stoïcien du terme — de l’auteur par rapport à l’œuvre et surtout au spectacle qu’elle représente, ce que beaucoup interprètent comme l’expression même de la sagesse, là où d’autres n’y voient que la marque d’une profonde lassitude. D’où également la simplicité du dispositif — un espace clos suffit généralement —, ce qui, là encore, est pris, au mieux pour une forme d’abstraction, au pire pour un manque flagrant d’inspiration.
La notion de "dernier film" suppose donc l’existence d’une trajectoire dans la carrière de l’artiste, suffisamment longue pour que l’on puisse y repérer la dernière période, celle qui vient en modifier la courbe et conférer au dernier film un curieux sentiment d’épilogue (on ne saurait ainsi considérer l’Atalante de Vigo comme un véritable dernier film). Ce n’est pas que le dernier film doive nécessairement clore une œuvre — l’œuvre ne forme pas un tout et restera à jamais ouverte — mais il se dégage toujours de l’ultime création d’un artiste une détermination particulière, comme si l’artiste ressentait, quelque part, que ce qu’il était là en train de créer, l’était pour la dernière fois. Est-ce pour cela que l’on parle si facilement de "film-testament"? Testament: au sens figuré: "dernière œuvre d’un artiste quand elle apparaît comme la suprême expression de sa pensée et de son art" (Le Petit Robert), une définition qui implique une idée de surpassement, ce qui est loin d’être évident lorsqu’on regarde la plupart des derniers films, même des grands cinéastes (hormis peut-être Gertrud de Dreyer ou l’Argent de Bresson). Pourquoi? D’abord parce que les pressions extérieures (enjeux financiers, lourdeur du système, dépendance à une équipe) sont telles dans le cinéma qu’elles peuvent parfaitement étouffer la créativité d’un cinéaste, surtout vieillissant, et ne pas lui permettre d’atteindre cette "perfection" qui ferait de son dernier film son testament. Ensuite parce qu’un dernier film, on l’a dit, est un film qu’on ne regarde pas de la même façon que les autres, un film dont l’intérêt réside finalement plus dans sa capacité à modifier l’approche que l’on avait jusque-là de l’œuvre que dans sa faculté à être l’immanquable chef-d’œuvre (au sens académique et consensuel du terme) que tout le monde s’attend à voir. Il ne s’agit pas, évidemment, de rejeter un film sous prétexte qu’il se révèlerait un chef-d’œuvre, mais il est certain qu’une telle révélation ne serait dans l’appréciation du film que… comment dire, la cerise sur le gâteau, un petit plus à prendre en compte, mais pas plus que ça tant l’essentiel est vraiment ailleurs. Où? Eh bien, dans le gâteau justement, dans ce qui constitue la "substantifique moelle" d’une œuvre et que ne laisserait percevoir — même subrepticement — que le dernier film, au grand ravissement du spectateur-connaisseur, tant il est vrai que pour apprécier à sa juste valeur un dernier film, pour l’apprécier réellement en tant que "dernier film", il faut d’abord connaître les autres films de l’auteur.

Qui dit gâteau dit Hitchcock, un enchaînement parfait pour parler de Complot de famille (Family Plot), exemple, lui aussi parfait, d’un dernier film qui n’est pas un chef-d’œuvre, mais qui n’est pas non plus un film-testament, au sens rappelé plus haut. Car le vrai testament d’Hitchcock, c’est bien sûr Marnie, ce "grand film malade", comme disait Truffaut. Qu’en est-il alors du testament d’un artiste? Ne concerne-t-il que sa dernière œuvre ou peut-il intéresser n’importe quelle œuvre de la dernière période dès l’instant qu’elle apparaît "comme la suprême expression de sa pensée et de son art"? Quand Bach, quasi aveugle, compose son Art de la fugue, il rédige sans conteste son testament artistique — qu’il signe d’ailleurs, dans la quinzième et dernière fugue, des quatre lettres B.A.C.H., si bémol la do si bécarre. Pour autant, il ne s’agit pas de sa dernière œuvre. Certes Bach est mort avant de l’avoir terminée et on ne saura jamais s’il souhaitait la laisser ainsi, ouverte à l’infini, ou s’il n’a pu résoudre la complexité des derniers accords pour atteindre cet absolu du contrepoint qu’il recherchait à la fin de sa vie (sur le sujet, qui n’est pas le nôtre, je renvoie le lecteur au très bel essai d’Armand Farrachi, Bach, dernière fugue). Toujours est-il que ce n’est pas la mort qui a empêché l’artiste de finir son œuvre. Juste avant de mourir, Bach a composé d’autres œuvres, importantes mais aucune suffisamment pour remettre en cause la valeur testamentaire de L’Art de la fugue, des œuvres qu’on pourrait, dès lors, qualifier de "codicilles". Ce qui vient après Marnie, à savoir le Rideau déchiré, l’Etau (Topaz), Frenzy et Complot de famille, ce sont aussi des codicilles, autrement dit des œuvres qui ne contestent pas à Marnie sa qualité de testament même si elles en modifient quelque peu le fond. On sait que ce film marque pour Hitchcock la fin d’une époque, celle de la grande structure hollywoodienne, et de sa collaboration avec tous ceux qui, dans le passé, contribuèrent à la réussite de ses plus beaux films. Les quatre films qui suivent ne font qu’entériner cette rupture. On y décèle un sentiment à la fois d’amertume vis-à-vis d’Universal qui ne laisse plus au cinéaste la même liberté qu’avant, notamment dans le choix des acteurs, et de regret (peut-être même de remords car Hitchcock n’était pas non plus un saint) par rapport à la cassure que représente Marnie. Il est courant de voir à travers ces films – surtout les deux derniers – un artiste à la recherche de sa splendeur passée, réactualisant, dans le style télévisuel de l’époque, certaines scènes, célèbres, de ses meilleurs films. Frenzy lorgnerait ainsi vers les films de la période anglaise alors que Complot de famille, le seul qui nous occupe, serait un véritable "clin d’œil" — c’est d’ailleurs sur celui de Barbara Harris, la fausse voyante, que se termine le film et avec lui toute l’œuvre d’Hitchcock — à ses productions hollywoodiennes de la fin des années cinquante, de Mais qui a tué Harry? (The Trouble With Harry) à la Mort aux trousses (North by Northwest). Et au critique, expert en hitchcockologie, de nous énumérer les films convoqués par telle ou telle scène, ce qui n’a évidemment aucun intérêt, si ce n’est celui de se faire plaisir (c’est déjà ça) et surtout d’entretenir l’opposition, pour le moins stérile, entre les contempteurs du film qui ne voient dans Complot de famille que la manifestation un peu vaine du savoir-faire de l’auteur, plus apte à se parodier qu’à se renouveler, et ses laudateurs pour qui le film offrirait, au contraire, tous les éléments d’une magistrale mise en abyme. Car si le dernier film n’est pas un film comme les autres, à quoi bon le comparer aux autres (je ne parle même pas des films d’un autre auteur, encore que la comparaison avec d’autres derniers films serait à la limite plus judicieuse). Le dernier film est par définition incomparable, il échappe au discours critique conventionnel, avec ses grilles de lectures toutes prêtes, car en tant que dernier film il ne détient d’autre vérité que celle justement d’être le dernier. Une vérité qui n’apparaîtra qu’après la mort (artistique ou réelle) de l’auteur et apportera ce petit plus qui rend la dernière œuvre d’un grand cinéaste nécessairement sublime. Et ce quelles que soient les qualités de l’œuvre, ce qui fait, par exemple, qu’un film manifestement mineur comme Buddy Buddy de Wilder (remake grincheux de l’Emmerdeur de Molinaro) nous touche malgré tout, et peut-être d’autant plus qu’il est précisément mineur. Ce qu’il y a de sublime dans un dernier film, et que seul le caractère ultime de l’œuvre nous permettra de saisir (j’enfonce le clou), c’est donc toujours son aspect testamentaire, mais disons, cette fois, dans tous les sens du terme: non seulement "artistique" (cette "suprême expression…, etc." qui ne concerne pas obligatoirement le dernier film) mais aussi "légataire" (ce que l’artiste nous lègue inévitablement avec son dernier film, sachant — consciemment ou non — qu’il s’agit du dernier). Ainsi le sublime dans Complot de famille ne renvoie-t-il pas tant à la valeur artistique du film (encore que la scène dans le cimetière, influencée par les peintures de Mondrian — dixit Hitchcock —, ou celle du kidnapping de l’évêque dans la cathédrale, ne jureraient pas, sinon par leur extrême concision, dans une anthologie des plus belles séquences de l’œuvre hitchcockienne) qu’à sa dimension légataire, cette volonté chez Hitchcock de laisser au spectateur, en le prenant littéralement à témoin (c’est le sens du clin d’œil final), l’image du "grand cinéaste à succès" qu’il fut, image peut-être unique dans l’histoire du cinéma tant l’expression relève de l’oxymore. Je ne peux m’empêcher de voir, dans ce qui demeure la dernière apparition du cinéaste dans ses films, l’exemple même d’un legs bouleversant. Hitchcock y apparaît en ombre chinoise derrière la porte vitrée d’un bureau de l’état civil sur laquelle est inscrit "Registre des naissances et des décès". Les plus cyniques n’y ont vu, naturellement, qu’une métaphore de la déchéance du maître (l’artiste qui n’est plus que l’ombre de lui-même) sans se soucier un seul instant que ce que reproduit en fait Hitchcock n’est autre que sa propre effigie — il ne manque plus que La Marche funèbre d’une marionnette de Gounod —, comme si l’auteur, physiquement diminué, conscient d’être arrivé à la fin de son parcours (on peut voir le fameux plan du début, quand les deux intrigues se croisent au hasard d’un carrefour, comme l’ultime échappée de l’artiste), s’effaçait définitivement derrière son image, laissant le soin à celle-ci d’assurer sa postérité.

La mort en ce jardin (secret).

Evidemment, la mort d’un cinéaste, lorsqu’elle survient pendant ou peu après le tournage d’un film, ne peut que renforcer l’aspect "testamentaire" de celui-ci. Surtout si le cinéaste, atteint par la maladie et conscient de sa mort prochaine, fait de son dernier film à la fois un acte de transmission et un geste de surpassement (surpassement qui renvoie ici autant — sinon plus — à l’effort surhumain qu’il doit déployer pour réaliser son film qu’à la manifestation, dans ce même film, de ce qui serait le plus haut degré de son art). Et c’est toute la grandeur de ces cinéastes, s’accrochant au fil de la vie par la seule passion du cinéma, que d’avoir pu donner suffisamment d’eux-mêmes pour transformer leur dernière œuvre en adieux poignants. Je pense ainsi à Nick’s Movie de Nicholas Ray et Wim Wenders, un des films les plus éprouvants — malgré les intermèdes fictionnels — qu’il m’ait été donné de voir, mais aussi un des plus émouvants par cette énergie quasi miraculeuse qui s’en dégage et qui, d’une certaine façon, affranchit le film de son dispositif morbide. Plus qu’à une mort en direct, c’est à une mise à nu de l’artiste que nous assistons à travers ce qui finalement accompagna Nicholas Ray tout au long de son œuvre: la revendication par l’artiste de sa liberté la plus totale (dont celle d’enregistrer sa propre mort), l’affirmation de sa folie et de ses pulsions autodestructrices (Ray a rêvé toute sa vie de faire l’expérience de la mort), rappelant — sans les atours, bien sûr, du lyrisme hollywoodien — la course de voitures au bord de la falaise dans la Fureur de vivre (Rebel Without a Cause). Jamais autant que dans Nick’s Movie, je n’ai ressenti si fortement le bouillonnement chaotique qui préside à toute création et qui, surtout, donne un sens à une vie. Car Nicholas Ray n’était pas que l’artiste révolté et toxicomane, à l’image de son double joué par James Mason dans Derrière le miroir (Bigger Than Life) (un plan, repéré il y a quelques années par Bernard Benoliel, permet d’apercevoir furtivement le reflet du cinéaste dans la glace de l’armoire à pharmacie que referme Mason, donnant ainsi au titre français du film une résonance inattendue), que l’on se plaît à nous présenter et dont Ferrara serait le digne héritier, c’était surtout un véritable "drogué" de cinéma, au sens justement de passionné. A ce titre, Nick’s Movie est assurément le plus extraordinaire hommage rendu par un cinéaste (ou plutôt son fantôme) au cinéma, même si la part importante prise par Wenders dans l’entreprise limite quelque peu la dimension testamentaire du film — on parlerait volontiers de "film-épitaphe ".
Parmi les films hantés par la mort imminente de leur auteur, on ne peut pas ne pas citer l’Innocent de Visconti (codicille — modifiant, complétant, annulant? — son film-testament Violence et Passion / Gruppo di famiglia in un interno) et Gens de Dublin (The Dead) de Huston (vrai film-testament, celui-là, d’autant qu’Anjelica Huston, la fille du cinéaste, y tient le rôle féminin principal), deux films tournés en… fauteuil roulant et qui témoignent eux aussi de cette ardeur mystérieuse qui peut animer un artiste, alors au seuil de la mort, pour terminer son œuvre. Deux films que tout semble opposer — ne serait-ce qu’à travers la personnalité de leurs auteurs respectifs — mais qui se révèlent au bout du compte assez proches, comme si l’imminence de la mort favorisait les rapprochements impossibles. De Visconti, on a l’image d’un artiste déchiré, à la fois aristocrate raffiné, épris d’opéra et de théâtre, et marxiste convaincu (du moins au début), tiraillé par l’Histoire, et qui toute sa vie aurait rêvé d’adapter A la recherche du temps perdu de Proust. A l’inverse, Huston, faux dilettante et touche-à-tout de génie, nous est présenté comme une sorte de bourlingueur, en quête permanente de films-expéditions, amateur de whisky et de bons livres, et qui n’aura eu de cesse, durant sa carrière, d’adapter des œuvres réputées inadaptables (Moby Dick de Melville, Reflets dans un œil d’or de McCullers, Au-dessous du volcan de Lowry…). Qu’est-ce qui pousse, pour leur dernier film, Visconti à adapter D’Annunzio et Huston, Joyce? D’abord, il ne s’agit pas pour le premier, comme on l’a écrit un peu rapidement, de faire de l’Innocent l’œuvre proustienne dont il a toujours rêvé (ou alors le Proust de Visconti se réduit à un décorum mondain, ce qui donnerait raison aux détracteurs du cinéaste qui ne voient en lui qu’un metteur en scène maniériste), comme il ne s’agit pas pour le second de s’attaquer une dernière fois, avec Gens de Dublin, à une œuvre inadaptable (d’autant que Huston ne s’intéresse qu’à la dernière nouvelle, "Les Morts", de facture plutôt classique par rapport au reste de l’œuvre). Si l’Innocent prolonge les dernières œuvres de Visconti, toutes marquées par sa fascination de la décomposition (parfois jusqu’à la complaisance, comme dans Mort à Venise, un film que je n’aime pas), cette attirance mélancolique pour la décrépitude quand elle surgit à même la beauté des choses, il s’en éloigne aussi par le portrait qu’il dresse de l’artiste, beaucoup plus troublant que celui, attendu, du vieil amateur d’art, coupé du monde, dans Violence et Passion. Au-delà du thème de la jalousie qui est le moteur du film et de sa morale nietzschéenne du surhomme, l’Innocent offre le portrait d’un homme divisé entre son image de poète décadent, célébrant les fastes d’un monde crépusculaire (on connaît la formule de Visconti: "Je suis imbu de décadence"), et celle, plus secrète, du héros stendhalien — représenté par le personnage de l’écrivain, fuyant jusque dans la mort le monde des vanités — qui fait de l’artiste un être engagé, sans retour possible, sur la voie eudémoniste de la beauté et de la passion (on connaît aussi la réplique de Visconti, à demi paralysé: "Me voilà sur un fauteuil roulant pour tourner un film, la prochaine fois, ce sera sur un brancard, mais je n’abandonnerai jamais…", ce qui, certes, relève plus de la bravade — destinée à rassurer les producteurs? — que d’une réelle conviction, mais qui surtout atteste de sa volonté d’aller, lui aussi et jusqu’au bout, à la "chasse au bonheur"). Et si Visconti modifie la fin du roman en "suicidant" celui qui se place au-dessus de la justice des hommes, ce n’est évidemment pas pour des questions morales (l’infanticide), ni même philosophiques (le libre arbitre), mais bien parce que coexistent chez lui ces deux images de la décadence d’annunzienne et de l’énergie stendhalienne, et que l’une ne saurait survivre à l’autre. Jusqu’à la fin, Visconti aura assumé, mieux: revendiqué, ces forces contradictoires qui brûlaient en lui et qui, loin de s’annuler dans une sorte d’esthétisme tiède, l’ont au contraire conduit, dans son dernier film, à cette forme d’expressionnisme dépouillé qu’il n’avait encore jamais atteint.
Paradoxalement, c’est avec Gens de Dublin que l’analyse du film (en tant que dernier film) est la plus délicate tant l’aspect testamentaire y est presque trop manifeste (et ce jusqu’au titre original: The Dead), au point que les anti-hustoniens seraient prêts à y voir l’expression ultime de ce qu’ils ont toujours dénoncé chez Huston: sa roublardise. Ici, et au terme d’un parcours parfaitement éclectique, c’est-à-dire cohérent dans sa diversité même, Huston, l’éternel voyageur (avec Welles, bien sûr) du cinéma américain, pose définitivement ses bagages. Arrivé à bon port, celui de ses ancêtres irlandais, il va enfin nous en dire un peu plus sur lui-même à travers cette adaptation de Joyce où l’on voit la convivialité d’un repas du Nouvel An soudainement gagnée par la nostalgie et un irrépressible sentiment de mort lorsque, à la fin de la soirée et à la faveur d’une vieille chanson, une des invitées se souvient d’un ancien soupirant mort d’amour pour elle (ce qui, par ailleurs, constitue également le centre du roman de D’Annunzio!). Par sa gravité, le finale fait certainement du dernier film de Huston le plus émouvant de tous les derniers films. Mais ce qui, pour moi, est plus émouvant encore, c’est qu’en choisissant cette nouvelle, Huston décide de faire de son film, pas tant le dernier film parfait que le film idéal pour ne pas se dévoiler; plus qu’un testament, Gens de Dublin apparaît en effet comme une sorte de linceul cinématographique, à l’image du manteau de neige qui recouvre la fin du film. Car il est un fait que dans ce film, Huston, trop pudique, ne nous dit rien sur lui. Enfin, presque rien: juste que le grand baroudeur, qui toute sa vie a voulu fuir l’Amérique, est enfin arrivé à destination, que la mort peut venir le chercher et qu’il l’acceptera d’autant plus facilement qu’elle représente à ses yeux l’unique événement d’une vie, le reste n’étant que littérature… Presque rien, oui, sauf que tout y est dit.

The last but not least.

En fait, c’est peut-être dans les œuvres dont le caractère ultime doit, dans un premier temps, plus à la fin de carrière du cinéaste qu’à sa mort, que l’on peut saisir au mieux ce qui fait l’unicité d’un dernier film. C’est là, dans ces films moins funestement marqués, où se fait sentir davantage la sérénité de l’artiste que sa disparition prochaine, que nous apparaît plus clairement cette étrange beauté qui caractérise l’œuvre ultime et la rend si admirable. L’admiration dans son acception la plus ancienne: ad-miratio, "qui peut se regarder sans fin", car débarrassé des pièges de la séduction facile, et jamais là où on l’attend, car situé au-delà de notre horizon d’attente. Non pas que ces films soient "déceptifs" car ils n’ont jamais été voulus comme tels par leurs auteurs, mais qu’ils déjouent notre attente par l’incapacité où l’on se trouve à les enfermer dans des schémas préétablis. Pour illustrer cette "admirabilité", et rester dans le contexte du cinéma américain des années soixante et soixante-dix, évoqué au début (ce qui me fait écarter, à regret, les derniers films de Lang, Mizoguchi, Ozu, Dreyer, Becker ou encore Buñuel), j’élirai trois films: The Cavern d’Ulmer, Frontière chinoise (Seven Women) de Ford et Nina (A Matter of Time) de Minnelli. The Cavern plutôt que War-Gods of the Deep de Tourneur, un film que je n’ai malheureusement jamais vu — mais c’est vrai que cette histoire de cité sous-marine, avec Vincent Price en faux capitaine Nemo et des hommes-poissons tout droit sortis de L’Atlantide, dégage une force poétique (le film est inspiré d’un poème de Poe) qui, associée — j’imagine — aux fulgurances habituelles de Tourneur, doit faire de son dernier film autre chose que le "naufrage" que tout le monde y a vu. Frontière chinoise plutôt que la Charge de la huitième brigade (A Distant Trumpet) de Walsh ou Rio Lobo de Hawks, deux westerns pourtant magnifiques — qui ne se résument pas, pour le premier, à sa grande scène de bataille (en dépit d’un ton faussement désinvolte, d’une certaine liberté encore revendiquée et d’un happy end qui ne trompe personne, il s’agit d’un des films — tous genres confondus — les plus désenchantés que je connaisse, la désillusion étant ici d’autant plus grande qu’elle marque l’ultime étape dans l’œuvre de Walsh d’un long processus d’anéantissement de tous ces grands rêves qui accompagnèrent les débuts d’Hollywood), et pour le second, à être le remake du remake de Rio Bravo (si Hawks reprend pour la troisième fois le motif du petit groupe replié dans une prison, c’est qu’il le connaît parfaitement et qu’il peut, à la manière d’un musicien, en décliner les multiples variations, au point qu’il faut peut-être revoir les trois films ensemble — mais avec Rio Lobo au milieu — pour apprécier, en mélomane, toutes les richesses du thème). Nina plutôt que Riches et Célèbres de Cukor, encore que le dernier film de celui qui fut le rival de Minnelli à la M.G.M. dégage, au-delà de la frivolité apparente du titre, une évidente gravité, cette gravité qui est propre aux dernières œuvres et qui, ici, donne au tête-à-tête final des deux héroïnes, devant une coupe de champagne éventé, une image de fin de fête, comme si Cukor portait là un ultime regard, vidé de son pétillement habituel (les bulles de champagne), non seulement sur ces femmes/actrices dont il a toute sa vie observé la mise en scène, mais aussi sur sa propre féminité qui lui a toujours permis de joindre au piquant de l’observation l’élégance du style (de sorte qu’il ne resterait plus, dans le dernier plan du film, que l’élégance d’un geste d’adieu). Trois films, donc, emblématiques de cette "admirabilité" que seuls les derniers films seraient à même de nous offrir avec autant d’intensité et qui s’exprimerait ici dans des registres très différents: la série B ou plutôt le bis avec Ulmer, le drame exotique avec Ford, la comédie nostalgique avec Minnelli.

The Cavern se déroule en 1944 en Italie. Suite à un bombardement, sept personnes se retrouvent enfermées dans une grotte. Soit: une bergère italienne (accompagnée de sa chèvre), mi-Manon des sources mi-Esméralda, son fiancé et cinq militaires de nationalités diverses — deux Américains, un Canadien, un Britannique (général en retraite) et un Allemand. Une idylle se noue entre l’Italienne et l’un des deux Américains (le bon — l’autre, de toute façon, c’est Larry Hagman, le futur J.R. de Dallas), alors que les tentatives pour sortir de la grotte échouent les unes après les autres… Jusqu’au jour où, dans un accès de folie, le général fait sauter la grotte, ce qui ouvre une brèche dans la paroi et permet la libération des trois derniers survivants, pendant que sa voix, entendue depuis l’au-delà, nous rappelle la Genèse: "Dieu a dit: 'Que la lumière soit'. Et la lumière fut." Ainsi résumée, l’histoire — qui, paraît-il, aurait été écrite par Dalton Trumbo, le plus célèbre blacklisté des scénaristes américains — a tout pour faire du dernier film d’Ulmer un pur produit du cinéma bis. Or, du bis il ne reste pas grand-chose dans The Cavern. Rien de la cultura bassa — ce fond culturel, archétypal, sur lequel s’appuient les meilleurs spécialistes du genre pour exprimer leur vision du monde —, si ce n’est ce plan large, "cathédralesque", où l’on découvre la jolie bergère, Rosanna Schiaffino, à sa toilette, au milieu des stalagmites et sous le regard vitreux de Larry Hagman, la présence de la chèvre (appelée à remplacer la dinde pour le réveillon de Noël!), au milieu du plan, achevant la ressemblance avec Notre-Dame de Paris. C’est que justement un dernier film échappe assez vite au genre dont il ressort. En fait, The Cavern échappe à tout, à commencer par ce qu’il convoque (au niveau mythologique, allégorique, psychanalytique, métaphysique…) à travers l’image de la caverne, car de manière trop évidente. De sorte que cette caverne apparaît moins comme un substitut du monde (en guerre ou pas) que comme le "monde ulmérien" par excellence. Un monde recréé de toutes pièces (généralement en carton-pâte), même si, ici, la grotte existe bien, où l’inventivité de l’artiste (voir les artifices imaginés pour sortir de la grotte) doit suppléer en permanence le manque de moyens (ce qui fait que l’expressionnisme chez Ulmer doit autant à ses origines allemandes — il a travaillé avec Murnau — qu’aux budgets misérables de ses films, l’obligeant souvent à laisser la moitié du décor dans l’ombre). Pour autant, The Cavern ne renoue pas exactement avec les productions P.R.C. qui firent du cinéaste le champion du film fauché et le recordman des tournages ultra-rapides. Certes, on y décèle toujours ce côté work in progress, où chaque plan semble à la fois habité par une rage jubilatoire — le plaisir de tourner — et gagné par une profonde inquiétude — l’incertitude quant à la concrétisation finale du projet. Mais cette impression se trouve ici démultipliée du fait même de la longueur inhabituelle du tournage (incurie de la production laissant Ulmer et sa femme s’occuper de tout, conditions climatiques détestables, grève des techniciens et des acteurs…). Les efforts déployés pour sortir de la caverne ne seraient rien d’autre alors que le reflet des difficultés rencontrées par Ulmer pour réaliser son film. Mieux: la caverne deviendrait le miroir de son propre itinéraire, labyrinthique et souvent obscur, pour atteindre enfin la lumière, cette lumière que représente l’accomplissement d’une œuvre.

De Frontière chinoise, il n’est nul besoin de raconter l’histoire. Ou alors l’essentiel: le destin d’une femme (jouée par Anne Bancroft), socialement émancipée (elle est médecin), sexuellement libérée (elle aime l’amour) et, par voie de conséquence, moralement condamnée (nous sommes en 1935), partie en Chine rejoindre une mission américaine, sorte d’enclave dans une région dévastée par la guerre, et qui, pour sauver le groupe, ira jusqu’au sacrifice de sa vie. Image somme toute assez typique du lonesome hero fordien, sauf que là, et pour la première fois, c’est une femme (dans le registre des "héros solitaires", car des héroïnes chez Ford il y en a eu). La force du film repose sur un jeu d’oppositions simplifié à l’extrême (émancipation/puritanisme, civilisation/barbarie…), où les tensions n’ont d’autre but que de nous préparer au dernier plan. Tout le film semble ainsi converger vers sa résolution finale: servant de "rançon" au départ des femmes de la mission (et de l’enfant que l’une d’elles vient de mettre au monde), l’héroïne — au sens tragique du terme —, vêtue en courtisane, rejoint le chef mongol, verse du poison dans sa coupe, la lui tend, accompagnant son geste d’un tonitruant "So long, you bastard!" — ce qui restera la dernière réplique de l’œuvre fordienne — et, une fois le "monstre" écroulé à ses pieds, boit à son tour le poison. Alors la caméra recule et l’image s’efface. Ford conclut son œuvre par un travelling arrière et un fondu au noir. A la violence de la scène, qui invitait plutôt à une coupe abrupte, Ford oppose un dernier mouvement tout en retenue. Bien sûr, on peut voir ce travelling comme le mouvement de recul de l’héroïne, juste avant de mourir (l’écran noir). Mais on peut aussi y voir le dernier geste de Ford lui-même, geste à la fois de pudeur par rapport à la violence de la scène et de distance par rapport à l’ensemble de son œuvre, un geste dont la signification est pourtant loin d’être simple (voir les multiples interprétations, souvent contradictoires, proposées par les meilleurs exégètes de Ford). Qu’une femme — mais pas n’importe quelle femme — soit ainsi le porte-parole de Ford, pour son dernier film, n’a en fait rien d’étonnant. Car si les Cheyennes (Cheyenne Autumn) n’était qu’une sorte d’adieu au genre, le western, qui fit de Ford sa légende, Frontière chinoise est, lui, un vrai testament avec ce que cela suppose aussi d’intime et d’inavoué. D’où un film tourné en studio, loin de Monument Valley et de ces grands espaces qui caractérisent le paysage fordien. D’où un film avec des femmes, pas moins de sept, loin du milieu machiste et réactionnaire qui spécifie le film d’action, sans traduire pour autant — comme certains l’ont cru pendant longtemps — le point de vue de l’auteur. D’où l’hypothèse que ce fameux "So long, you bastard", entendu à la fin du film, s’adresserait moins au barbare (Tunga Khan) ou à sa représentation — digne ici de l’imagerie la plus populaire tant les Mongols ressemblent franchement à des caricatures, cette imagerie dont s’est nourri, abondamment et de tout temps, le cinéma hollywoodien —, qu’à tout ce qu’il renvoie en terme d’oppression. Il n’est pas sûr en effet que pour Ford la barbarie affichée par les Mongols (c’est toujours l’image de l’autre, objet de tous les fantasmes, dans l’inconscient collectif américain) soit plus méprisable que l’ostracisme policé qui a conduit — on le présume — l’héroïne à quitter les Etats-Unis et que reproduit d’une certaine manière la mission américaine. Si Ford accompagne son personnage jusque dans son dernier geste, c’est que ce geste dépasse son caractère purement sacrificiel pour atteindre une autre dimension, plus universelle, qui touche autant à la question de la dignité (question qui a traversé toute l’œuvre de Ford sauf que c’est peut-être dans son dernier film qu’il nous la pose si ouvertement et de manière si souveraine) qu’à celle du suicide et de la signification, toujours obscure, que prend un tel geste. Car on ne saurait confondre la valeur symbolique que revêt inévitablement un suicide avec les motivations profondes qui poussent un individu à se donner la mort. Et c’est peut-être là le "sens" ultime du dernier travelling de Ford. Derrière la simplicité d’un mouvement de caméra, c’est toute la simplicité d’une œuvre qui nous est subitement rappelée, une simplicité qui fait de l’œuvre fordienne à la fois un bloc d’évidence (le discours du film est on ne peut plus clair) et un abîme d’interrogations tant la clarté du propos ne fait que recouvrir davantage ce qui alimente souterrainement l’œuvre. Le dernier travelling de Ford viendrait alors signifier cette part d’énigme qui existe dans chaque œuvre et qui rend le secret de celle-ci à jamais inaccessible (cf. infra, ajout de 2008).

S’il est un film qui doit sa valeur testamentaire à sa dimension légataire, c’est bien Nina. Non seulement parce que le thème du film repose sur l’idée de transmission — une jeune provinciale (Liza Minnelli) revit en rêve les souvenirs prestigieux que lui raconte une vieille comtesse (Ingrid Bergman) —, mais surtout parce que cette transmission est celle d’un père, Vincente Minnelli, à sa fille, Liza. Il n’est pas anodin que Minnelli ait écrit son autobiographie, I Remember It Well, juste avant de tourner Nina. La correspondance entre les deux projets est évidente et se rattache d’ailleurs à un aspect plus général et souvent ignoré chez Minnelli: le télescopage entre sa vie privée et son œuvre. Il est difficile de ne pas voir dans la gloire passée de la comtesse la propre gloire du cinéaste à la grande époque de la M.G.M. Cette époque, Minnelli l’a toujours regrettée, ce qui imprègne son film d’une mélancolie délicieuse. Il l’a d’autant plus regrettée qu’il a toute sa vie œuvré au sein de la Métro et que le déclin de celle-ci dans les années soixante, le contraignant à quitter la "maison-mère", fut une épreuve douloureuse dont les dernières œuvres portent la trace — on a comparé l’angoisse de l’enfant dont la mère est morte et qui doit se résoudre à l’idée d’en avoir une nouvelle, dans Il faut marier papa (The Courtship of Eddie's Father), à celle de Minnelli, à l’époque où il réalisait le film, conscient qu’il lui faudrait ensuite trouver d’autres majors pour poursuivre sa carrière. Pour autant, on ne saurait réduire Nina à un film passéiste. Ici la mélancolie n’est pas le prétexte à un ressassement nostalgique des thèmes. Elle sert au contraire le devenir du film et de son héroïne (cf. le titre original: A Matter of Time) par le biais justement de la transmission. Transmettre ses rêves, c’est leur donner une nouvelle jeunesse, c’est les réactiver, mais de l’extérieur, et éviter au film l’écueil de l’album-souvenir avec ses photos jaunies. Ce qui fait de Nina un dernier film "rêvé"; non pas le film parfait mais le plus parfait des derniers films tant il apparaît comme la preuve ultime du pouvoir sublimant de la famille dans l’œuvre de Minnelli: ce besoin chez lui d’évoluer dans un cadre familier pour que s’exprime au mieux son talent d’artiste (le point d’orgue étant la séquence magnifique du carnaval vénitien où Liza, vêtue d’un sari rouge — couleur minnellienne par excellence —, interprète, une fois les invités partis, "Do it again", chanson écrite par Gershwin et autrefois chantée par Judy Garland). Travailler avec sa fille — et accessoirement en Italie, le pays des origines — recrée un noyau familial, mieux: une véritable lignée, qui ne peut que favoriser l’inspiration de Minnelli et, en retour, le conduire à magnifier celle qui, telle une muse, lui permet de boucler superbement son œuvre. Car derrière cette histoire de métamorphose artistique, c’est bien l’itinéraire de Liza Minnelli qui nous est évoqué. A ce titre, la fin du film qui voit Nina accéder au statut de star (a star is born) alors que la comtesse se meurt à l’hôpital, offre l’image déchirante d’une authentique passation. Comme si, pour Minnelli, la relève était assurée et que, sa fille enfin reconnue (artistiquement), il pouvait se retirer. Nina conclut ainsi de façon heureuse et apaisée une carrière extraordinaire et pourtant malmenée sur la fin. Il témoigne surtout de cette capacité qu’ont certains derniers films à s’extraire de tout environnement pour mieux échapper à l’emprise du réel. Refusant l’inscription de son film dans la réalité — Rome se réduit à des reproductions, vues à travers les fenêtres, et les virées touristiques ressemblent, de par leur incongruité, plus à un pied-de-nez de l’artiste qu’à une véritable concession au naturalisme, plutôt vulgaire, de l’époque —, multipliant les procédés narratifs les plus classiques (cf. le reflet dans un miroir pour introduire le flash-back), Minnelli nous rappelle une dernière fois ce qui fut toute sa vie son credo: débarrasser l’œuvre de ses penchants réalistes, l’affranchir de cette pesante dialectique du rêve et de la réalité, pour en faire un pur objet de désir, flottant hic et nunc, parfaitement libre, dans la mémoire du spectateur.

The Cavern, Frontière chinoise, Nina: soit, le pouvoir de réflexivité d’une œuvre, son irréductibilité au sens, et finalement sa dimension auratique. Cela n’est pas propre aux derniers films, bien sûr, mais seuls les derniers films, ceux des grands cinéastes du moins, nous le donnent à voir avec autant d’évidence. C’est ce qui les rend si admirables. (texte paru dans La lettre du cinéma n°30, printemps 2005)

PS. Reste le cas de The Human Factor de Preminger que le texte n'évoque pas alors qu'il y avait toute sa place. C'est que le film, réalisé en 1979, n'est sorti en France qu'une vingtaine d'années plus tard, ce qui fait que lorsque j'ai écrit le texte je ne l'avais pas encore vu. Lacune réparée depuis. Un addendum serait le bienvenu.

[ajout]

Complément sur le dernier film de Ford.

Le titre original Seven Women est un peu trompeur vu qu'il y a en réalité huit femmes dans le film si l’on compte Miss Ling, la femme chinoise qui est aussi une victime de Tunga Khan, le chef mongol. Les Cahiers, à l’époque, avaient pointé l’ambiguïté du "chiffre", sous la plume de Narboni ("La preuve par huit"), démontrant que si les femmes sont bien huit, elles ne le sont jamais ensemble, qu’il y a en fait six missionnaires plus deux "étrangères" (le Dr Cartwright et Miss Ling), deux exclues qui sont interchangeables — c’est net quand Tunga Khan prend la femme chinoise comme esclave, la retirant du groupe, puis l'échange avec la femme médecin qui devient alors sa favorite — de sorte que le chiffre sept est toujours respecté. Derrière cette acrobatie arithmétique, qui privilégie le déséquilibre et l’imprévisibilité des situations, il y avait la volonté d’inscrire Ford dans la modernité, en dépit de l’anachronisme évident de son film, et de faire du schématisme des oppositions (civilisation/barbarie, religion/athéisme, loi/désir...) un modèle de radicalité. Peut-être. Le plus important n'est pas là. Ce qui compte dans le cas de Seven Women, c'est la place du film par rapport à l’ensemble d’une œuvre, et non par rapport à l'époque. Ce que je vois dans le dernier film de Ford, c’est d’abord le portrait, magnifique, d’un personnage féminin, passant du statut de "héros fordien", avec ce que cela suppose de dureté et de tendresse (à la Duke, on dira), à celui de "femme", avec ce que cela suppose d’énigmatique, surtout pour un homme de 72 ans qui n’avait rien d’un progressiste — ses croyances le situaient plutôt du côté des missionnaires — mais qui toute sa vie soutint ceux qui se montraient, à l’instar du personnage d’Anne Bancroft, à la hauteur, c’est-à-dire, comme il est souligné à la fin du film, d’un courage et d’une générosité exemplaires, et ce quels que soient leurs idées politiques, leurs convictions religieuses et même leur sexe. Donc le portrait d’une femme et au bout du compte la question de la femme. Ce n’est pas qu’il n’y ait jamais eu de portrait de femme chez Ford — pensons simplement à Maureen O’Hara dans l’Homme tranquille, à Ava Gardner (et Grace Kelly) dans Mogambo, ou encore à Elizabeth Allen dans la Taverne de l’Irlandais (j'oublie à dessein Katharine Hepburn dans Mary of Scotland qui n'est pas franchement fordien), on remarquera sinon que tous ces films se déroulent hors des Etats-Unis, de l’Irlande à la Polynésie, en passant par l’Afrique, comme s'il fallait quitter l’Amérique pour que la femme, et son insularité, puissent se manifester — mais c’était toujours dans un rapport disons conflictuel avec l’homme et sous un angle foncièrement machiste (ah, les fessées chez Ford!). Ici pas d’homme à proprement parler: le pseudo-pasteur, "seul coq dans le poulailler" est humilié par la directrice de la mission, laquelle affiche ouvertement sa répulsion de tout ce qui touche au sexe (elle refoule par ailleurs des penchants lesbiens); quant aux guerriers mongols, ils relèvent davantage du fantasme. Pendant les deux premiers tiers du film on en parle plus qu’on ne les voit, et lorsqu’ils se "matérialisent", de façon caricaturale (comme tout bon fantasme), c’est sous une double forme: celle de la bestialité (Tunga Khan) qui répugne en même temps qu’elle fascine, et celle de la beauté virile (le rival incarné par Woody Strode, le "beau corps sexué" des derniers Ford, qu’il s’agisse d’un sergent noir, d’un chef indien ou comme ici d’un bandit mongol) qui effraie en même temps qu’elle attire. C’est pourquoi la force du film réside moins dans l’opposition marquée, et somme toute assez convenue, entre Margaret Leighton et Anne Bancroft que dans le rapport trouble que chacune entretient avec sa féminité, surtout la seconde, rivalisant avec le sexe fort là où la première ne fait que le rejeter de manière théâtrale. Si Anne Bancroft s’habille, fume et boit comme un homme, ou au contraire s’apprête comme une courtisane, il ne s’agit à chaque fois que d’une "mascarade" qui fait d’elle une figure inversée de ce que reproduit de son côté Margaret Leighton. Dans les deux cas, on a affaire à des femmes au désir insatisfait, autrefois on les aurait qualifiées de "belles hystériques", dont le comportement ne peut être qu'excessif, l’un positif puisque empreint d’humour et d’empathie, jusqu’au tragique, l’autre négatif puisque... c'est l'inverse.
Le plus incroyable dans tout ça est que ce soit signé John Ford, et que ce soit là son dernier film. On me dira que le sujet n’est pas de lui, que c’est tiré d’une nouvelle écrite justement par une femme. Il n’empêche, ce qu’il y a de bouleversant est que le cinéaste, loin de nous livrer un énième western, ce que pouvait laisser croire le générique avec sa horde de cavaliers mongols semblable à une troupe d’Indiens, nous parle au contraire des femmes et que des femmes. Laissant à d’autres le soin d’enterrer le western, il revient sur ce qu’il n’avait jamais vraiment traité dans ses films, la Femme en tant que telle, et c’est d’autant plus beau qu’il y pose le même regard que sur ses personnages masculins (soit "la femme la plus Ford du monde", pour reprendre l'expression de Mahaut Thébault dans l'édito du dernier numéro de la revue... Apaches). Le dernier plan, célèbre, qui voit Bancroft remettre au chef mongol la coupe empoisonnée puis, une fois le monstre terrassé, boire à son tour le poison et attendre la mort que Ford accompagne d’un travelling arrière et d’un fondu au noir, est absolument sublime. Juste deux remarques: la première concerne la réplique, tout aussi célèbre (puisque c’est la dernière de toute l’œuvre fordienne) de Bancroft au barbare — "so long, you bastard" — au moment où elle lui tend la coupe. Cette réplique fait écho à celle prononcée juste avant par Leighton, lorsque celle-ci qualifie la doctoresse de "putain de Babylone", et peut donc être comprise comme une réponse à distance de Bancroft à Leighton, via le personnage de Tunga Khan qui dans la séquence occupe d'ailleurs le fauteuil de la directrice. Et y voir alors l’adieu d’une femme à la cruauté d'un monde, du monde en général, peu importe qu'il soit barbare ou civilisé puisque de toute façon elle n’y avait pas sa place. La seconde remarque rejoint la première et concerne le plan proprement dit. La caméra s’éloigne de Bancroft qui reste assise sur le bureau, après avoir jeté de rage sa coupe, en même temps que s’éteint progressivement la lumière. Pour autant le fondu au noir n’est pas total puisque dans le coin on découvre à la fin du travelling le corps de Tunga Khan, jusque-là resté hors-champ. Cette réapparition du corps de l’homme (il est même éclairé pour qu’on le voit bien), au moment où s’efface celui de la femme, confère au plan un sens assez différent de celui qu’on lui prête habituellement. Comme si Ford, dans un dernier réflexe, nous ramenait à la (dure) réalité des choses, qu’il nous rappelait que la vérité du film ne résidait pas dans un mouvement d’appareil, si bouleversant soit-il, mais dans la force d’une image, déposée au pied du film; que cette vérité n’était pas dans l’opacité d’un fondu au noir, ouvrant à toutes les interprétations possibles, mais dans la blancheur éclatante d’une dépouille, vrai "point final" (en bas à droite, telle une signature) de son œuvre.

09/08/2024

The last Night


  Trap de M. Night Shyamalan (2024).

Sur les trois derniers films de Shyamalan. Et pour commencer: Trap, le dernier en date.

Un cœur pris au piège.

Trap, c'est du De Palma en mode mineur (De Palmito) pour ce qui est de la partie concert et du pur Shyamalan pour ce qui est de la ligne même du film, dorénavant réduite à sa plus simple expression (simpliste diront les mauvaises langues), et sans twist (qu'il soit vrai ou faux), à savoir comment sortir du piège (trap) qu'a tendu ici la police au héros: un serial killer, surnommé le Boucher, au demeurant bon père de famille, qui accompagne sa fille — la petite actrice est géniale — au concert de son idole (un concert géant: 30000 spectateurs dont 3000 hommes et parmi eux le tueur). On notera que le film se passe, comme il se doit, à Philadelphie, même s'il a été tourné au Canada, ce que le cinéaste, qui tient le rôle du spotter, ne cherche même pas à cacher, signe que la crédibilité n'est vraiment pas essentielle chez lui (à l'instar de son maître, Hitchcock pour ne pas le nommer), jusqu'à s'en moquer ouvertement. Le film est littéralement, volontairement, incredible, ce que ressentira tout du long la fillette (en même temps que le comportement "bizarre" de son père), ce qu'exprimera aussi à sa manière le vendeur de T-shirts, en guise de conclusion, lors du générique de fin.

Reste que l'intérêt n'est pas tant non plus dans le suspense (en termes de tension, excepté la dernière partie, une fois le concert fini), fait de micro-événements, que dans le plaisir pris par Shyamalan à consteller son intrigue de ces petits détails (un employé trop bavard, un talkie-walkie qui traîne, le choix de la dreamer girl...) qui permettent au héros de trouver "sur le champ" — en fonction des situations — des solutions à son problème, autrement dit d'empêcher que le piège, supervisé par une profileuse (qui fait écho à la mère du monstre, ce n'est pas le plus intéressant du film), se referme sur lui.
Il y a une réelle jubilation dans la façon dont Shyamalan rythme son film, en phase avec les chansons de la popstar, interprétée par sa propre fille Saleka, elle-même chanteuse de RnB. OK, les mauvaises langues (les mêmes) diront que Saleka ce n'est pas Taylor Swift et encore moins Beyoncé, en quoi elles n'auront pas tort, et que Trap, eh bien c'est pareil, c'est du thriller bas de gamme, en quoi, là, elles auront tort parce que confondant bas de gamme et ce qui constitue aujourd'hui l'esthétique shyamalanienne: un art du bas, situé "sous la portée". Avec cette impression que la mise en scène, largement louée chez Shyamalan à ses débuts, soit devenue purement télévisuelle, alors qu'elle est bien là, mais quasi invisible puisque... sous la portée (ce qui j'en conviens, pour les amateurs de grande forme est toujours décevant).

Sur le champ et sous la portée, c'est ça dorénavant le cinéma de Shyamalan:

— sur le champ, c'est-à-dire qui relève de l'instantanéité, sinon de l'improvisation, à l'image donc des décisions que doit prendre le héros, à l'image, plus généralement, des derniers Shyamalan, tous marqués par un présent de plus en plus intense, puisque saisi dans l'urgence (le vieillissement accéléré dans Old, le choix du sacrifice pour interrompre l'Apocalypse dans Knock at the Cabin), et d'autant plus intense que ça se passe sur une courte période et dans un espace réduit, véritable huis clos (exemplairement le local où a été enfermée la victime du Boucher).
— sous la portée, c'est-à-dire qui relève d'un dénuement, celui du réel auquel Shyamalan se confronte aujourd'hui sur des bases très conceptuelles (un lieu, une situation...), riches des possibilités qu'elles offrent au départ (en termes de récit), et qu'on trouvera pauvres par l'exploitation qu'en fait le cinéaste, en fait pas pauvres du tout dans la mesure où elles ne constituent que l'écrin narratif dans lequel se situe le cœur du film. Et dans Trap, ce cœur n'est pas tant le piège tendu au héros que l'incroyable violence émotionnelle que va vivre durant la soirée la petite Riley: de la rencontre — oh my god! — avec celle qu'elle idolâtre, comme toute bonne fan, à cette autre rencontre, annulant en quelque sorte la première, mais peut‐être insuffisamment mise en avant par Shyamalan, du côté de la fillette, si on considère le choc que devrait représenter une telle révélation: le vrai visage du père, plus exactement son autre visage, dissocié de celui du gentil papa. Toute la beauté du film est là.

Et donc, avant Trap:

Toc toc.

  Knock at the Cabin de M. Night Shyamalan (2023).

  Les inconnus dans la maison.

I. Knock at the Cabin s'inscrit dans la lignée des "grands petits films" de Shyamalan. Sur l'échelle de Richter qui sert à évaluer ses films, je le situerais autour de 6, loin certes du maximum que représentent The Village, The Happening et Split, mais au niveau quand même, peu ou prou, de ces autres réussites que sont Signes, The Visit, Glass ou encore Old... autant de films auquel Knock... fait d'ailleurs écho à des degrés divers, qu'il s'agisse de la thématique (la croyance) ou du dispositif (le lieu unique). A propos du dispositif, le film amplifie même, en le concentrant, ce qui caractérisait déjà Old: encadrés par un prologue (ici côté jardin) et un épilogue (la "re-connexion" avec le monde, comme dans The Happening et surtout Split, que Knock... rejoue à l'identique), les deux films épousent la structure d'une pièce de théâtre classique (unités de temps: 24 heures — de lieu: une plage, un chalet — d'action: des vies en accéléré qu'on ne peut sauver, une vie qu'il faut sacrifier pour sauver le monde) et de façon encore plus littérale dans Knock... jusqu'à faire débuter le premier acte par les traditionnels "trois coups" — je ne les ai pas comptés, il n'y en a pas neuf comme au théâtre, peut-être sept comme dans le roman (le nombre de personnages et de sauterelles dans le bocal de la petite fille), en tout cas plus que deux, de sorte que le côté halloween ("knock knock, trick or treat?") qu'évoque le titre est vite oublié, orientant davantage vers un autre "Halloween", au trick autrement plus terrifiant, et tous ces films qu'il a inspirés, Scream en premier lieu...
Sauf que c'est du Shyamalan, adapté de The Cabin at the End of the World, un thriller horrifique (adoubé par le maître du genre, Stephen King) dont la particularité est d'être écrit comme un script, prêt pour une adaptation, avec force détails, certains pas très ragoûtants, dont surtout il apparaît que Shyamalan a modifié la fin. Rassurez-vous, je ne dirai rien (excepté qu'il n'y a pas de twist, ha ha), mais j'invite ceux qui ont vu Knock at the Cabin à comparer le résumé du film () à celui du roman (). Outre le fait que Shyamalan a resserré l'intrigue, qui sur la fin tendait à s'emberlificoter (à l'image des cordes utilisées pour ligoter — faute de chatterton — les deux héros: papa Eric et papa Andrew)... et ce via le personnage de l'infirmière (à qui était dévolu le rôle d'expliquer son parcours et celui des autres illuminés du groupe que mène Leonard, une sorte de "bon gros géant" à la Paul Bunyan), ce qu'il ressort du finale c'est que Shyamalan l'a rendu... shyamalanien, en renforçant — au détriment de ce qui courait de façon peut-être trop évidente dans le roman, à savoir un portrait satirique de l'Amérique trumpiste (l'homophobie, les délires millénaristes, etc., largement entretenus par les réseaux sociaux) — l'aspect "familialiste" qui est propre à ses films (exemplairement The Happening), expliquant que le cinéaste ait dû supprimer un élément important, qui marquait la fin du roman, lui conférant une toute autre portée (non non je ne dirai rien). Expliquant aussi que si le film privilégie l'aspect eschatologique du récit, c'est dans un cadre plus personnel (les origines indiennes de Shyamalan), y développant ce que le finale de Old (avant l'épilogue) suggérait déjà (cf. infra).
Dans Knock... tout cela est poussé à l'extrême, le "puritanisme pennsylvanien" de Shyamalan, à l'œuvre dans tous ses films, confronté à l'eschatologie délirante que les quatre inconnus incarnent, faisant basculer le film dans la pure folie (le côté "toc toc"). Cet aspect eschatologique, exprimé de façon plus directe que dans The Happening et sous une forme plus cosmique que dans Old (le film se limitait dans son finale à la forme individuelle de l'eschatologie: la vie après la mort), ne se résume pas à une simple opposition entre croyance et rationalité (la question que se posent tout au long du film les personnages quant à la chronologie des événements vus à la télé et qui annoncent l'Apocalypse — avant ou après les visions?). Shyamalan la dépasse, non seulement par tout un travail de mise en scène, assez vertigineux, dans l'espace volontairement limité qu'il s'est imposé — la cabane avec son immense bibliothèque, disproportionnée par rapport au lieu —, mais aussi par la dimension franchement mystique qu'il confère à son film (cf. la silhouette de lumière), qui vient là surmonter le grotesque que représentent par ailleurs les quatre "cavaliers": rouge, bleu, jaune, blanc, avec leurs horribles armes-outils, d'aspect moyenâgeux, qu'ils se sont bricolées, et tout ce rituel dément qu'ils disent devoir appliquer... élevant le film sur le terrain de la foi, à travers les doutes qui gagnent peu à peu l'un des deux papas. Car c'est bien le conflit spirituel entre les deux pères de la fillette qui fait la beauté de Knock at the Cabin, plus que celui qui les opposent de manière frontale aux quatre intrus, à l'instar d'un Funny Games (Haneke) ou d'un Us (Peele) — la force du film naît aussi du contraste entre les deux types de conflit —, convoquant surtout, par ce biais, le Sacrifice de Tarkovski qui, rappelons-le, traitait d'un sujet similaire — une catastrophe nucléaire en marche et la promesse que fait un homme de "sacrifier" tout ce qu'il a de plus cher (sa maison, ses proches) pour que tout revienne comme avant. J'avais déjà fait, ailleurs, le rapprochement avec le film de Tarkovski, me basant sur le seul pitch, n'ayant pas encore vu Knock... qui de toute façon n'était pas encore sorti, et maintenant que je l'ai vu, cela paraît encore plus manifeste tant le cadre où se déroule le film (le chalet près du lac, le bois alentour, la maison en feu...) fait penser au Sacrifice, de sorte qu'on peut voir le Shyamalan, certes, à travers ces images, comme un simple hommage au maître, mais aussi, peut-être, plus profondément, comme une version disons profane de son film. C'est d'ailleurs pour cela également que la petite fille à la fin... ah oui, non, j'ai promis de ne rien dire.

II. Rappelons le dilemme qui sert de base au récit:

Convaincus de l'imminence de la fin du monde, "quatre étranges cavaliers" (sans leurs chevaux) qui séparément ont eu les mêmes visions apocalyptiques, s'introduisent de force dans un chalet pour implorer ceux qui y passent leurs vacances: un couple gay, papas d'une petite fille (des âmes pures, c'est pour ça qu'ils ont été choisis), de sacrifier un des leurs afin d'empêcher l'Apocalypse et ainsi de sauver l'humanité. Pour les convaincre, chaque fois qu'un fléau n'a pu être évité, du fait que le couple refuse de céder au chantage, un des membres du groupe est exécuté par les autres, selon un ordre préétabli et un rituel bien codifié... bref l'horreur absolue, seul moyen de faire comprendre au couple l'urgence de leur décision, la réalité de l'Apocalypse leur étant régulièrement rappelée par la vision à la télé des catastrophes annoncées.

Sur le papier, c'est complètement délirant, sinon grotesque. A l'écran, ça l'est tout autant. Certains s'en contenteront pour juger de la réussite ou non de Knock... Sauf que l'intérêt du film réside moins dans cette espèce de spirale infernale où se trouvent entraînés les personnages, et le spectateur avec (mécanique habituelle de ce genre de film), que dans le conflit intérieur qu'une telle situation vient à produire chez l'un des deux parents, Eric, le plus à même d'être troublé par tout ce qu'on lui raconte et qu'il voit à la télé, d'abord parce qu'il est croyant (à la différence de son compagnon), ensuite parce que victime d'un choc à la tête au début du film, il n'est pas sûr qu'il ait gardé toute sa lucidité, enfin, conséquence ou non de ce qui précède, parce qu'il est témoin, semble-t-il, lors de l'exécution du premier cavalier d'une révélation: l'apparition, à travers la fenêtre, d'une "silhouette de lumière". Autant d'éléments qui font du personnage d'Eric (davantage que de celui de l'enfant) le point "sensible" du film, comme on dit de quelqu'un qu'il est sensible à la lumière, susceptible, de par cette vulnérabilité aux événements, d'évoluer durant le film, au contraire des autres dont la position reste fixe, et ainsi conférer au récit son mouvement. C'est le deuxième niveau du film qui se superpose au premier que constitue donc la résistance du couple à la torture morale que leur imposent les assaillants (en dépit de leur bienveillance) avec ce dilemme qui, à bien réfléchir, rend le choix impossible.
Et puis il y a un troisième niveau, celui qui s'attache plus spécifiquement à la direction que doit prendre le récit pour arriver à sa conclusion. C'est aussi le plus important pour Shyamalan parce que c'est ce qui l'a motivé à adapter le roman de Paul Tremblay. Rappelons que ce roman, The Cabin at the End of the World, avait été conçu dans l'optique justement d'une future adaptation, expliquant peut-être pourquoi il n'est pas très bien écrit, ressemblant à un script surchargé de détails, expliquant surtout qu'on l'ait proposé à Shyamalan, et que celui-ci, au départ réticent, n'a accepté de le produire puis de le réaliser qu'à la condition d'en modifier la fin. De cette fin, qu'on ne révélera toujours pas, disons tout de même que dans le roman elle a tout du twist, et que si le film de Shyamalan en est dépourvu (la fin s'inscrit dans la logique du récit), c'est peut-être à cause de ça. En changeant radicalement la fin, Shyamalan s'interdisait d'y greffer un autre twist. Ce troisième niveau place Knock at the Cabin, toujours à partir du personnage d'Eric, sur un autre plan, qui dépasse le cadre purement horrifique du film, mais sans grimper à des hauteurs sublimales — c'est de la mystique à petite échelle —, de sorte qu'on pourrait plutôt parler de métaphysique (qui a à voir avec la foi), s'opposant aussi bien à l'obscurantisme dément des quatre cavaliers qu'au rationalisme obtus d'Andrew, l'autre papa...
Cette voie intermédiaire qu'emprunte le récit, jusqu'au finale sans twist (qui s'en trouve pour le coup justifié), fait du choix finalement retenu par Shyamalan le moins pire des choix à partir du moment où il y a choix, s'opposant au finale du roman qui, lui, en termes de récit et si on tient compte du "parcours" effectué jusque-là par le personnage d'Eric, relevait quand même de la pirouette, obligeant d'ailleurs l'auteur, pour le justifier, d'inventer en amont un subterfuge (sous la forme d'un "accident"), rendant la fin très artificielle: une sorte de relativisme postmoderne dont on comprend qu'il ne pouvait satisfaire Shyamalan. Là, au contraire, par son finale à la fois redouté et attendu, redouté parce qu'attendu, Knock at the Cabin déjoue les pièges qui le menaçait, celui, très premier degré, du "grand n'importe quoi" schizo-mystique, mais aussi celui, plus second degré, du cynisme contemporain, tel qu'il se dégage de l'autre papa. Si le personnage d'Eric incarne une forme disons soft de "piétisme évangélique" (estampillé Nouvelle-Angleterre: dans le roman l'intrigue se passe dans le New Hampshire, mais Shyamalan, comme toujours, la transpose "chez lui" en Pennsylvanie), ainsi qu'il est suggéré, il me semble, via tous ces plans où on voit le personnage, lui plus que son compagnon, porter l'enfant dans ses bras, dépassant la simple idée qu'il représenterait le pôle féminin du couple... il s'en détache aussi, et de plus en plus nettement à mesure que le film avance, pour devenir une pure figure de mélodrame. Eh oui, le dernier Shyamalan est aussi un beau mélodrame. C'est à mes yeux (rougis, qui l'eût cru), ce qui en fait le prix.

Post-scriptum:
On peut aussi voir le film comme un "jeu de réflexion" sur le thème de l'Apocalypse avec son choix a priori impossible: sauver le monde en sacrifiant un être cher ou ne rien faire et survivre mais dorénavant seul à errer dans un monde qui n'existe plus.
Situation 1: la fin du monde n'était pas imminente.
— A: il y a sacrifice
— B: il n'y a pas sacrifice
Situation 2: la fin du monde était imminente
— A1: il y a sacrifice mais l'Apocalypse a lieu
— A2: il y a sacrifice et tout s'arrête
— B1: il n'y a pas sacrifice et l'Apocalypse a lieu
(variante postmoderne: pas de sacrifice et incertitude quant à l'Apocalypse)
— B2: il n'y a pas sacrifice et tout s'arrête
(variante "Isaac": l'Apocalypse s'arrête à l'entame du sacrifice qui est donc annulé)

En termes de fiction, la situation 1 est à écarter, parce que trop cynique (A) ou parce que rien ne s'y passe (B).
Reste la situation 2 où l'on écarte A1 parce que trop négatif et B2 parce que trop facile.
Au final, le choix se fait entre A2 (l'efficacité dramatique, au risque de la roublardise) et B1 (le scepticisme moral, au risque de l'inconsistance).

Et avant "Toc toc":

Tic tac.
Old de M. Night Shyamalan (2021).

Le sablier.

Old est comme une série télé dont toutes les saisons nous seraient livrées d'une traite, en 1h48, non pas résumées mais bien condensées, rendant le récit étonnamment dense tout en restant linéaire. Le film, sans son prologue ni son épilogue (que je ne dévoilerai pas, rassurez-vous), a la structure d'une pièce de théâtre classique avec sa règle des trois unités (unités de temps: 24 heures, de lieu: la plage, et d'action: des vies en accéléré). Autant de contraintes qui sont celles d'un film réalisé en pleine pandémie, marqué par l'isolement et l'obligation de tourner vite. Shyamalan s'appuie sur cette réalité pour faire de son film une terrifiante course contre le temps. Les différents personnages, rassemblés sur la plage et représentatifs de la classe moyenne américaine, sont victimes d'un mal mystérieux (comme dans l'Ange exterminateur de Buñuel, nous dit Shyamalan) qui les fait vieillir avec une telle rapidité que la mort leur est promise dans la journée, au plus tard le lendemain matin, s'ils ne meurent pas avant d'un accident.

Il y a bien sûr l'aspect socio-éthique du récit: le film comme critique acerbe d'un certain jeunisme, de tout ce qui, dans nos sociétés modernes, en prônant le culte de la beauté et d'une santé parfaite, entretient la peur du vieillissement, peur certes ancestrale (cf. l'élixir de longue vie) mais qui aujourd'hui a pris une ampleur démesurée, comme si vieillir était devenue une tare à combattre par tous les moyens. Mais l'intérêt est surtout dans la manière dont Shyamalan agence les événements qui marquent une vie, de la naissance à la mort, les concentrant sans les précipiter (le défi est là), avec ces rencontres du hasard qui modifient le cours des choses... Faisant avec les exigences d'un décor minimaliste (ce qui justifie qu'on l'utilise au... maximum), jouant sur les focales et les changements d'axes (bien que le film s'apparente à une tragédie, la mise en scène n'a rien de "scénographique" en termes d'espace), Shyamalan impose d'emblée une sorte de malaise, en phase avec celui que ressentent les personnages, cédant tour à tour à l'incompréhension, l'incrédulité, la révolte, la folie... mais aussi, pour finir, à une forme de sagesse, chez ceux du moins qui auront surmonté les épreuves de la journée jusqu'au soir de leur vie.

De sorte que si Old témoigne d'une esthétique de série B, très lo-fi, qui prolonge des films comme The Visit ou Glass, il s'en différencie aussi par son dernier acte (auquel se superpose l'épilogue, une des fins possibles choisies par Shyamalan pour conclure son récit)... un dernier acte en forme de points de suspension (c'est l'épilogue qui mettra un point final au récit), quant à l'avenir des derniers occupants de la plage, mais dont je ne dirai rien non plus, sinon qu'il ouvre sur un "au-delà" qui est celui de l'œuvre, donc de la mort (en ce sens Old, par ses rebondissements narratifs, apparaît aussi comme un défi lancé à la mort, une manière d'en retarder l'échéance, en multipliant ainsi, sans "temps mort", les moments les plus forts, ceux qui ponctuent un récit). Un "au-delà" qui est de l'ordre du temps et dont le seuil ici est symbolisé par une barrière de corail, autrement dit suffisamment marqué, en tant qu'horizon (et ce, quelle que soit l'issue à venir de l'histoire), qu'il se dégage du dernier Shyamalan une dimension eschatologique (les origines indiennes du réalisateur n'y sont sûrement pas pour rien — on peut voir Old comme un film bardo), qui renverrait à "la face cachée du temps" et l'idée de renaissance... Comme si Shyamalan, maniant avec dextérité le sablier déréglé qu'il avait entre les mains, le retournait in extremis au moment où...

[ajout du 10-08-24]

Note sur Glass.

Glass c'est un peu comme la génétique, à la fois un crossover, comme on en trouve dans les comics, qui mêle des personnages issus de récits différents, et une lignée, le troisième volet d'une trilogie: trois films reliés par le thème du super-héros (et son pendant, le super-vilain), chacun des films étant centré sur un personnage: David Dunn, face à Elijah Price, alias Mr. Glass, son archenemy (Unbreakable); Kevin Crumb, alias la Bête, la plus puissante de ses multiples personnalités, face à lui-même et la jeune Casey en qui il finit par se reconnaître (Split); Elijah Price, face à ceux qui ne croient pas à l'existence des super-héros, ce que seul l'affrontement entre David Dunn et la Bête permettrait selon lui de prouver (Glass). Dit comme ça, on pourrait voir ce dernier film comme un aboutissement, le point d'orgue d'un ensemble parfaitement structuré. Il n'en est rien. Glass est une œuvre hybride, comme marquée par une tache originelle, qui rend son récit incomplet, fait de trous, plus ou moins bien comblés, parfois laissés tels quels ou alors rebouchés grossièrement. Et c'est bien dans cette apparente "faiblesse" que réside l'intérêt du film. Quelque chose fonctionne mal dans l'histoire que nous raconte Shyamalan, et ce dysfonctionnement, loin de pénaliser le film, le rend au contraire passionnant. Parce qu'il s'inscrit dans la structure même du film, qui est celle de la trilogie que Shyamalan a élaborée en deux temps, sur deux époques (Unbreakable à l'orée des années 2000, Split et Glass entre 2016 et 2018): une histoire contrariée de super-héros (j'entends déjà le ricanement des contempteurs de Shyamalan). Pour le dire autrement, Glass raconte moins la dernière partie attendue de ce type d'histoire — ce que serait ici la lutte sans merci entre David Dunn et la Bête, et son finale, promis mais qui n'arrivera pas, au sommet de la plus grande tour de Philadelphie — qu'une simple histoire des origines, celles de Dunn et de la Bête, déjà largement traitées dans les opus 1 et 2, celle surtout de Price, un peu délaissée jusque-là et qui, dans le dernier opus, peut enfin se développer.

Bien sûr, il y a cette autre histoire, qu'on pourrait dire de surface, qui essaie de recoller les morceaux, ceux laissés par les deux premiers films, eux-mêmes à raccorder: l'internement des trois personnages dans un hôpital psychiatrique dont le nom Raven Hill fait écho au jeu vidéo Ravenhill Asylum (un jeu d'objets cachés dans un asile d'aliénés), dont surtout l'aspect, notamment la grande salle où les personnages se trouvent réunis pour une thérapie de groupe visant à leur faire perdre leur croyance en leurs super-pouvoirs, par une psychiatre venue exprès pour les "convertir" (elle n'a que trois jours pour ça, sinon...), oui eh bien cet hôpital évoque non seulement par sa froideur l'univers des films de Kubrick, mais aussi, à travers les nombreuses caméras de vidéosurveillance qui y sont installées, une sorte de panopticon dont on se doute qu'il servira à autre chose qu'à surveiller les malades. C'est que le lieu est devenu le centre opérationnel de Mr. Glass (présenté au début comme un zombie dans son fauteuil roulant, rendu léthargique par tous les sédatifs qu'on lui administre — ce qui, concernant Samuel L. Jackson, le roi de la tchatche, ne peut que faire tiquer). Si Crumb et Dunn viennent d'arriver (ils ont été arrêtés — trop facilement? —, après s'être livrés un premier combat dans lequel David Dunn s'est montré aussi fort que la Bête, match nul entre les deux), Price, lui, y est depuis près de vingt ans. Autant dire qu'il a eu le temps de perfectionner sa théorie sur les super-héros et de mettre au point, grâce à ses capacités intellectuelles, restées intactes, la façon de l'expérimenter. Mais derrière tout ça, il y a cette histoire des origines, à commencer par la sienne, celle d'Elijah Price, que Shyamalan a dû à chaque fois réduire, faute d'avoir su/pu l'intégrer comme il le voulait dans les deux premiers films. A ce titre, la séquence du manège, extraite de Unbreakable mais qui avait été coupée (on peut la voir — à 8'12 — dans sa version complète) et qui nous montre Elijah enfant se fracassant contre les parois de la nacelle, est une scène-clé du film, non seulement par son côté "scène primitive" (équivalente en cela à la scène dans Split où Kevin est maltraité par sa mère), mais surtout par sa puissance dramatique, la scène préfigurant la future vie du personnage que les fractures à répétition, du fait de ses "os de verre", vont conduire à s'enfermer, hors du monde.

Glass évolue ainsi sur deux niveaux. Un niveau superficiel, celui du crossover, qui fait se rencontrer Dunn, la Bête et Mr. Glass (une rencontre en fait prévue depuis le début mais jamais concrétisée, tout juste esquissée — cf. par exemple la très belle scène dans Unbreakable où la mère d'Elijah lui offre son premier comics, emballé dans du papier violet, ce qui sera sa couleur de référence, et qui se révèle être un numéro d'Active comics avec en couverture le combat entre une sorte de Superman au justaucorps vert — écho au personnage de Dunn en justicier avec sa cape de pluie — et une figure animale, à la peau ocre, nommée Jaguaro — écho au personnage de la Bête qui ne sera créé que dix-sept ans plus tard); un niveau plus profond, plus ou moins caché, qui touche essentiellement au personnage de Glass (justifiant le titre du film): sa propre histoire à compléter, sa détermination à vouloir prouver au monde entier que les super-héros existent. Le film navigue entre les deux niveaux, créant cette impression de flottement, parfois même d'égarement (quid de la société secrète, de l'opération chirurgicale subie par Glass? etc.), jusqu'à rendre le twist final accessoire (vu qu'il ne s'agit pas de la "révélation" — sans surprise tant le spectateur le savait déjà — comme quoi le père de Kevin Crumb avait pris le train que fit dérailler Mr. Glass, cet accident dont David Dunn fut le seul survivant et qui a valeur de scène fondatrice pour l'ensemble de la trilogie). Tout tourne autour des rapports entre les trois personnages (eux-mêmes confrontés à cette psychiatre dont on ne saisit pas trop les intentions) et du rôle que joue Mr. Glass. Avec cette particularité qui est propre aux relations à trois, qu'elles s'appuient toujours sur des rapprochements duels, entre deux personnages, au détriment du troisième, ce que Shyamalan met en scène en modifiant successivement le schéma de sorte que chaque personnage devient à un moment donné l'élément tiers. Quant aux personnages secondaires, ils ne sont que trois, eux aussi, par effet de symétrie, soit un allié pour chaque super-héros/vilain: le fils de David, la mère d'Elijah (interprétés par les mêmes acteurs qu'il y a vingt ans — on les revoit d'ailleurs tels qu'ils étaient à l'époque au détour de quelques flashs-back) et la nouvelle "amie" de Kevin, la seule qui peut attendrir la Bête, Casey, personnage magnifique mais dont il ne reste pas grand-chose ici (par rapport à ce que promettait la fin de Split), juste le sentiment (triste) d'un personnage stockholmisé. Ce minimalisme de l'écriture se retrouve au niveau de la forme, Shyamalan jouant sur des effets extrêmement simples, presque naïfs, proche en cela de la série B — il y a un petit côté Ulmer —, comme si le cinéaste, bien qu'il en ait les moyens, s'interdisait aujourd'hui toute surenchère formaliste. Un exemple parmi d'autres: la pièce où se passe la thérapie de groupe; elle est peinte en rose, couleur étonnante vu le contexte, sauf à considérer qu'elle dérive du violet (via le mauve), suggérant ainsi de façon purement chromatique que Mr. Glass a pris possession des lieux, contrairement à ce que laisse penser l'image qu'on a de lui à cet instant du film.

Qu'en conclure? Que Glass, certes, n'a pas la beauté visuelle de The Village, qu'il n'a pas non plus la puissance fictionnelle de The Happening, peut-être les deux plus beaux films de Shyamalan. Que, de même, si l'on s'en tient à la seule trilogie, il n'a ni l'aspect chatoyant, très pulp, de Unbreakable, ni le côté fascinant de SplitGlass se situe davantage dans le prolongement de Lady in the Water et de The Visit. C'est que Shyamalan a changé. On peut le regretter, on peut aussi saluer l'évolution d'un cinéaste, n'hésitant pas à aller vers une plus grande économie, aussi bien dans ce qu'il raconte que dans sa manière de le raconter. Mais ce qui, en dernier lieu, rend Glass si émouvant est que Shyamalan, plutôt que de traiter ce dernier volet (à vocation synthétique) sur les super-héros sous la forme mainstream d'une apothéose, choisit la voie inverse, dans le plus pur esprit des comics, voie plus risquée, plus fragile (comme le verre), que d'aucuns qualifieront forcément de déceptive. Si les deux premiers films empruntaient le chemin qui va du héros (mortel) au super-héros, Glass ramène tout ce petit monde à l'échelle de l'humain, échelle si petite que... un super-héros, connu pour sa peur de l'eau, finit par périr noyé dans une flaque d'eau; un autre, connu pour sa bestialité, finit par être abattu comme une bête; et le dernier, l'opposé du super-héros mais équivalent parce que les deux ne peuvent exister l'un sans l'autre, connu, lui, pour la fragilité de ses os, finit par succomber en tombant simplement de son fauteuil. Ainsi rendus mortels, la preuve est faite que, au-delà de leurs super-pouvoirs enfin révélés au monde, les super-héros sont bien réels.