23/03/2026

Cahiers, années 90


  Antigone de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1992).

  La fin et le commencement.

Pascal Bonitzer rappelait, on l'a vu, que les Cahiers avaient toujours par goût pris le parti du minoritaire. C'est au nom de ce goût-là, de cette attirance pour les marges, que Toubiana au début des années 90 défend le cinéma français d'auteur, ou plutôt "des auteurs", tant ceux-ci sont de plus en plus nombreux. Mais par rapport à quoi? Bah, en tant que "cinéma": par rapport à la télévision... en tant que "français": par rapport à l'américain... en tant que "d'auteur": par rapport au commercial. Trois vérités, trois truismes... qui alimentent les éditos de la revue et dont le côté argumentum ad nauseam ne permet pas d'aller bien loin. Non seulement parce que l'argument, à force d'être répété, finit par tomber à plat, mais surtout parce que ce goût du minoritaire conduit, comme toute affaire de goût, à d'inévitables fautes de... goût, qui mêlent, à proportions variables, naïveté, mauvaise foi et déni. A placer sur la même ligne (de front), le cinéma français et le cinéma d'auteur, face au cinéma US et au cinéma commercial, on crée du minoritaire à bon compte, puisque finalement tout ce qui n'est pas américain ni commercial peut se dire minoritaire, soit une banalisation du mot dont la principale victime sera le "vrai" cinéma minoritaire, devenu pour le coup ultra-minoritaire, celui à petit budget, qui rame pour exister. Parce que la marge, c'est quand même bien ce qui est "en marge", pas ce qui s'affiche "au milieu", le cinéma d'auteur moyen avec des moyens... dans la moyenne. Il ne s'agit pas de défendre exclusivement les petits films d'auteurs, mais de justifier ses choix (qu'ils soient d'ordre esthétique ou moral), quant au "gros" du cinéma, celui qu'on dit mainstream ou plus simplement "installé", sur des critères un peu plus solides que la sempiternelle opposition entre minoritaire et dominant, qui permettent, lorsqu'on est amené à défendre, ponctuellement, ce que produit l'ennemi (ça arrive quand on n'est pas aveuglé par l'idéologie), de juger ces productions sur ce qu'elles sont et non, par le négatif, sur ce qu'elles ne sont pas ou qu'on voudrait qu'elles soient.
Par exemple, à propos de la télévision, incarnation du Mal absolu, mais dont il sort parfois, et même plus souvent qu'on ne l'imagine, d'incroyables moments (des moments de vérité, comme on dit) où le réel s'offre en direct au spectateur, dans toute sa violence, telle la couverture (par la Cinq surtout) de la Révolution roumaine et de la chute de Ceausescu. Reconnaissant la force d'impact des images alors diffusées par la télévision, Toubiana, prisonnier de son anti-télévisualisme (un rien primaire), ne peut les considérer que comme "accidentelles", y voyant une sorte de rossellinisme involontaire, alors que cette puissance de réel (qui n'a absolument rien d'épiphanique) est directement lié au médium qui s'en fait le support, et non parce que ce serait le "bon côté" de la télévision, celui qui emprunte au cinéma, à son essence, et que, à l'inverse, dès qu'on quitte les images, "juste les images", qu'un commentaire vient s'y greffer, on retomberait du côté mauvais de la télévision et de son affreux babil. Affirmation qu'on peut parfaitement renverser en considérant que les images en direct, c'est de la télé, et qu'après, ou par-dessus, les mots qu'on y ajoute, relèvent au contraire du mauvais cinéma, de celui justement prédominant dans le cinéma français d'auteur, qui ne sait pas raconter, tous ces films mal écrits ou surécrits, emplis de dialogues sur-signifiants... Certes, c'est parce que Rossellini croyait que le cinéma était mort qu'il s'est tourné vers la télévision, pour y retrouver ce que le cinéma ne pouvait plus lui apporter. Ce faisant, via cette nouvelle expérience, il a aussi découvert les possibilités de la télévision, toutes ces possibilités, quant au rapport au réel et au monde, qu'elle seule, la télévision, était capable de lui offrir. La télévision produit un autre langage, son propre langage, et il assez vain d'affirmer que lorsque c'est raté, c'est de la télé, et quand c'est réussi, ça renvoie au cinéma. D'autant que, parallèlement, beaucoup de films ont gagné ou gagneront à emprunter à la télévision (à l'image du Rayon vert de Rohmer), manière aussi de se prémunir contre le maniérisme et ce côté "clinquant" qui mine une bonne partie de la production cinématographique.
Autre exemple, à propos de l'autre Mal: le cinéma américain, celui, le Méchant, qui n'est pas indépendant et sur lequel on tape à longueur d'éditos. Le plus souvent, c'est justifié, mais quand ça se complique, autrement dit quand arrive un film américain à très gros budget, accompagné d'une campagne publicitaire tonitruante, et qu'il s'avère que le film n'est pas dénué de qualités, pire, qu'il y révèle un véritable auteur (un de plus), comment en parler... comment justifier qu'on lui fasse même l'honneur d'une couverture. Ainsi du Batman de Tim Burton. Sur la couverture elle-même (celle du n°423, septembre 1989), je ne m'étendrai pas, les couvertures n'ont jamais eu un caractère si sacré aux Cahiers. On dira juste que, sur la question des "couvertures qui posent problème", la polémique renaîtra treize ans plus tard (quoique moindre), avec un autre film de super-héros, Spider-Man de Sam Raimi, ce qui donne à ces histoires de couvertures une allure de running gag. En revanche, on rappellera l'argument-massue de Toubiana pour justifier que le film ait fait la couverture, à savoir qu'à travers le personnage du Joker — "ce qu'il y a de mieux dans le film" — et "le plaisir pris par Burton à peindre un personnage aussi négatif et destructeur, Batman apparaît comme une charge ironique, mordante envers le cinéma américain bien-pensant, aseptisé, standard. (...) Comme si Burton donnait enfin libre cours à son agressivité envers l'idéologie niaise des Studios Walt Disney, entreprise où il fit par ailleurs ses classes comme dessinateur" [précisons que par la suite Burton reviendra régulièrement chez Disney, quitte à se faire virer, tout aussi régulièrement]. C'est peut-être vrai, il n'empêche, pour qu'un blockbuster se retrouve en couverture des Cahiers (la dernière fois, c'était avec Top Gun mais dans un tout autre registre puisque c'était pour illustrer la question posée d'un "cinéma américain en chute libre"), il faut qu'il se montre suffisamment critique, acerbe même, vis-à-vis du système dont il dépend, autrement dit qu'il se positionne en "minoritaire" à l'intérieur de son propre camp. Célébrer un tel film, c'est alors pour les Cahiers jouer sur les deux tableaux: participer, sciemment ou non, à la promotion du film tout en se donnant bonne conscience. Comme si, finalement, il y avait une petite honte à aimer un blockbuster et que, plutôt que de défendre le film pour ses qualités propres, on préférait mettre en avant ce qu'on y avait perçu de conforme à ce qu'on (pré)suppose de ce type de cinéma (et ainsi faire l'éloge à travers le film des idées qu'on défend). Quoi qu'il en soit, à l'aube des années 90, aux Cahiers, sous l'impulsion des deux K, un là-bas, en Amérique (Bill Krohn), l'autre ici, à Paris (Iannis Katsahnias), le cinéma américain reprend sacrément du poil de la bête. Pour le meilleur et pour le pire.

Le XXe siècle étant considéré comme un siècle court (1914-1989), on en déduit que les années 90 appartiennent au suivant, marquant ainsi un commencement. Sauf que ces années-là sont aussi imprégnées du sentiment de fin qu'entretient l'échéance de l'an 2000. De sorte qu'elles opèrent dans l'esprit collectif un double mouvement, à la fois optimiste (la fin de la guerre froide) et inquiet (des incertitudes, quant au "nouvel ordre mondial", aux craintes multiples concernant la fin du millénaire), l'inquiétude l'emportant sur l'optimisme à mesure qu'approche la date fatidique (le compte à rebours est lancé). De cette décennie où donc s'expriment des tendances diverses et contradictoires — décennie, qui plus est, coincée entre deux événements-phares de l'Histoire: la chute du mur de Berlin (1989) et les attentats du 11 septembre (2001) — il ressort une impression de transition: prolonger les années de rupture que furent les années 80, en attendant les années 2000 et la part d'inconnu qu'elles représentent symboliquement. D'où une période assez floue, complexe et sans repères tangibles...
Qu'en est-il aux Cahiers du cinéma? Soulignons d'abord un renouvellement de l'équipe: à ceux qui collaborent à la revue depuis déjà un certains temps, tels Marc Chevrie, Michel Chion, Philippe Arnaud, Frédéric Sabouraud, Antoine de Baecque, Iannis Katsahnias... il faut citer les nouveaux noms de Colette Mazabrard (de passage), François Niney, Vincent Ostria, Nicolas Saada, Frédéric Strauss... auxquels vont s'ajouter ceux de Laurence Giavarini, Jean-François Pigoullié, Camille Taboulay, Camille Nevers, Vincent Vatrican... et bien sûr Thierry Jousse, arrivé aux Cahiers en 1988, membre du comité de rédaction en mai 1989, rédacteur en chef adjoint en novembre 1989 et rédacteur en chef tout court en février 1991 (à la place de Toubiana qui ne quitte pas la revue pour autant). On connaît ascension moins rapide. Les premiers temps sont marqués par cette contemporanéité heureuse entre l'éclatement du monde (en l'occurrence soviétique) et la nouvelle formule de la revue, elle-même éclatée, à l'image, on l'a vu, de son désormais ex-Journal. Et s'il n'y a plus de Journal, le goût daneyien du voyage, lui, demeure. Il se manifeste dès janvier 1990 avec ce numéro "spécial URSS" qui voit Daney (de retour pour l'occasion) et une poignée de rédacteurs (véritables "Tintins" au pays des Soviets) partir à la rencontre des cinéastes de là-bas (de Tarkovski à Pelechian, en passant par Paradjanov, Mouratova, Guerman, Sokourov, mais aussi Pitchoul et Lounguine)... Vingt ans après le numéro "Russie années 20", les Cahiers, désormais à mille lieues de leur conception du cinéma comme "pratique signifiante", font l'épreuve du terrain: un autre rapport à l'Histoire, surtout quand celle-ci se fait live. La révolution roumaine vue en direct à la télévision a probablement servi de déclencheur. Et si aux Cahiers, on ne peut (par culture) en rendre compte autrement qu'à travers la grille bazinienne et sa pratique rossellinienne ("Roumanie, année zéro"), on est quand même sensible (peut-être inconsciemment) au fait que ce que nous a offert la télévision à cette occasion, ce n'est pas exactement du cinéma, ou alors, que si ça l'est, cela ne peut être qu'à le considérer dans son acception première: le cinéma primitif, à l'état brut, sans scénario ni montage... seule façon de faire raccord avec l'Histoire. Sauf que le cinéma, même en tant que pur enregistrement du réel, ce n'est pas non plus l'Histoire (en tant qu'émergence de la vérité dans le réel). Cinéma et Histoire, est-ce que ça va ensemble? se demandait Daney. Question qu'on peut reformuler à la manière de Godard: "Histoire (s/est-ce) du cinéma?" Quoi qu'il en soit, on notera avec amusement que la meilleure approche de ces images de Roumanie, on la doit finalement à un lecteur des Cahiers, Philippe Coutarel (futur collaborateur de la revue CinémAction, et l'auteur d'une monographie consacrée à Alexei Guerman), lorsqu'il écrit:

"C'est un fait que la télévision ne se connaît guère elle même et joue très mal son rôle, à de rares exceptions près. Pourtant, je dois l'avouer, malgré une mince poignée de films importants (...), ce ne sont pas des images de cinéma qui me restent de 1989, mais des images de télévision, sans conteste, qui expédient tout le reste aux oubliettes: ces images catapultées heure par heure de Roumanie, fin décembre, en un direct ininterrompu, hallucinant.(...)
On a tellement parlé du "pouvoir falsificateur" de l'image, de sa multiplication dévalorisante, de ses créations de mythologies, de sa nocivité, etc. Mais la force inouïe des images retransmises de Roumanie était soudain de balayer tout ça pour un temps, de rétablir spontanément un pouvoir primitif de l'image et retrouver l'esprit des frères Lumière. La réalité ne se laissait pas mettre en scène. Tout allait trop vite. Les journalistes happaient ce qu'ils pouvaient, dans l'urgence et le risque. Des Roumains se réappropriaient aussi par "les médias" une existence et une parole confisquées qui s'imposaient, crevaient l'écran. D'où l'incroyable intensité, la force émotionnelle de ces images radioactives, contagieuses. C'est le réel lui-même, en fait, qui brusquait les caméras, les violait, leur faisait rendre gorge. Le "savoir" (relatif bien sûr) sur ce qui se déroulait en Roumanie passait absolument par la vision de ces images (qui pour une fois, les journalistes ont eu le bon réflexe — ou simplement la décence — de peu commenter).
Entre autres dizaines d'images stupéfiantes, inouïes, laissant le spectateur incrédule, celle de cette descente-poursuite dans le Bucarest souterrain de la Securitate: des centaines de kilomètres de galerie bétonnées, reliées à tous les points stratégiques de la ville. Soudain, on y redécouvre, en même temps que tous les Roumains, l'abri personnel de Ceaucescu: gros plan sur les restes d'un repas avant la fuite et surtout, sur un frigo rempli jusqu'à la gueule de viande, d'oranges et d'alcools divers, ultime provocation méprisante du dictateur déchu au Bucarest affamé, "d'en haut" et à tous les Roumains. Au fond de ces labyrinthes, on est d'un coup en plein Fritz Lang, celui des Mabuse, des Espions, de Metropolis...

Le réel, c'est la grande affaire de ce début de décennie aux Cahiers où le mot fonctionne non pas comme un mantra, invoqué à tout bout de champ (ce que sera davantage le mot "histoires", qui courra tout au long de ces années, avec en filigrane les Histoire(s) du cinéma de Godard), mais comme "retour du refoulé", de ce qui, durant les années 80, avait été mis quelque peu sous le boisseau, au nom justement de la "bonne histoire", de ces histoires que le cinéma se devait de raconter à tout prix, l'enjeu fictionnel demeurant toujours prioritaire en 1990 mais pris dans un réseau plus complexe, quant au rapport de la fiction et du réel, comme si, au monde d'aujourd'hui, soudainement débarrassé de cette bi-polarité qui depuis quarante-cinq ans le régissait, devait correspondre une vision du cinéma moins binaire, qui fasse fi des oppositions trop tranchées: cinéma français/cinéma américain, cinéma d'auteur/cinéma mainstream, cinéma des marges/cinéma du centre... et surtout de l'habituel conflit réel/fiction, symbolisé par l'opposition — qu'on peut dire structurelle — existant entre le cinéma (en manque de réel) et la télévision (en mal de fiction). C'est fort d'une telle approche (pas vraiment nouvelle mais réactualisée) du cinéma, plus mouvante, en phase avec la complexité du monde, de la réalité et des œuvres qui en rendent compte, que se trouvent plébiscités au début des années 90 des films comme Bouge pas, meurs et ressuscite de Vitali Kanevski, Alexandrie, encore et toujours de Youssef Chahine, l'Etoile cachée et Subarnarekha de Ritwik Ghatak (deux films des années 60) et bien sûr, emblématiques de ce nouveau rapport au réel: Close-up et Et la vie continue d'Abbas Kiarostami, le grand cinéaste de ces années-là... Et pour ce qui est du cinéma français, outre les films de Doillon (le Petit Criminel) et de Pialat (Van Gogh), citons celui de Desplechin (la Sentinelle), son premier long, qu'il est difficile de ne pas rattacher à l'époque avec son côté "sans boussole", tous ces fils narratifs entremêlés qui emberlificotent le récit, ce qui, chez Desplechin, restera sa marque de fabrique (textile forcément — il n'est pas de Roubaix pour rien)... Sans oublier Godard (comment le pourrait-on) avec, bien sûr, ses deux films en prise directe avec l'actualité (Allemagne 90 neuf zéro, Je vous salue, Sarajevo), mais surtout Nouvelle Vague et Hélas pour moi, dans lesquels l'ermite de Rolle — qui au passage fait l'objet d'un nouveau numéro spécial (pour ses 30 ans de cinéma) — travaille plus spécifiquement la question du récit.

Le goût de l'Amérique.

Et le cinéma américain? Remis sur les rails avec le Batman de Burton, il voit son aura grandir à nouveau durant toutes ces années, et d'autant plus rapidement que ça ne se limite plus au seul cinéma indépendant. Si Batman, en tant que film de grosse major (= majoritaire), avait convaincu, c'est, on l'a vu, parce que, en plus de ses qualités intrinsèques, il s'opposait au système à l'intérieur du système, ce qui lui donnait un côté "indépendant", sinon "minoritaire", donc défendable (à la différence du film de Soderbergh, Sexe, mensonges et vidéo, qui ne dérangeait pas grand-chose bien qu'œuvrant en dehors du système)... Deux ans après, plus la peine, nous dit Thierry Jousse: "il ne s'agit pas de s'opposer à un système de représentation, mais de l'intensifier, de le pousser dans ses retranchements ultimes et de le subvertir de l'intérieur". Conclusion imparable: "C'est en ce sens qu'il est peut-être vain de fustiger le cinéma commercial américain, car c'est de lui que naît aussi le grand cinéma d'auteur". Jousse va même plus loin. A l'inverse du cinéma américain, le cinéma d'auteur français est un cinéma de prototypes où les auteurs n'ont de compte à rendre qu'à eux-mêmes. Non rattaché comme aux Etats-Unis au "genre", sans héritage à recueillir (car, précise Jousse, "le fort de la Nouvelle Vague, faux groupe de cinéastes très individualistes, n'est pas la transmission"), et surtout seul à offrir un quelconque intérêt (vu la pauvreté du cinéma commercial en France), ce cinéma-là, français et non commercial, qui ne doit compter que sur ses propres forces, se retrouve catalogué d'office "indépendant", au sens strict du terme: qui se suffit à lui-même. Conséquence: pour Jousse, "il est devenu plus urgent de parler des auteurs dans le cinéma américain que dans le cinéma français. Tout simplement parce qu'aux USA, les auteurs, s'ils ne dissimulent pas complètement, n'ont pas, en général, d'ostentation dans leur rapport aux cinéma. Tandis qu'en France, le tableau est devenu tellement clair que l'envie nous prend souvent de reprendre les films par leur milieu, c'est-à-dire par leurs personnages ou leur territoire, plutôt que par leur signature, parfois trop explicitement voyante." L'idée est là, qu'on pourrait juger provocante, mais qui n'a pour but que de justifier pourquoi le cinéma américain doit dorénavant occuper le devant de la scène. Simplement pour qu'on puisse y traquer l'auteur (exemplairement celui qui ne se revendique pas comme tel), alors qu'en France le cinéma d'auteur, par son côté trop manifeste, cet auteurisme dans lequel se replient nombre de cinéastes — dans l'esprit de "l'exception culturelle" qui refait débat en 1993? —, pousserait à l'admiration, voire la glorification, davantage qu'à un vrai travail critique.
Cela dit, le goût de l'Amérique, c'est aussi ce qui est à la base de toute cinéphilie, plus encore que la "politique des auteurs" qui n'était, du moins au départ, qu'une stratégie pour élire des cinéastes... Jousse, toujours (dans le spécial "Cinéma américain", repris et complété dans le hors-série: 1992): "Pourquoi aimer encore le cinéma américain? Ce qu'écrivait, il y a plus de dix ans, Jean-Pierre Oudart à propos de Shining pourrait presque nous servir de credo: 'J'ai le sentiment qu'il est nécessaire pour beaucoup de penser que le cinéma américain est une chose débile fabriquée pour des débiles. Il faudrait interroger la manière d'en faire la publicité, la critique, la manière de parler aux masses de cette culture de masse dont nous faisons une grande consommation, qui nous apporte souvent un peu d'air, un peu d'oxygène, de ces films dont quelques uns sont passionnants, beaucoup décevants, et à quoi on ne cesse de revenir.' Et un peu plus loin d'ajouter: 'Il est bon de cultiver la part d'Amérique que beaucoup de films ont accumulé en nous-mêmes, et de s'en servir pour gagner de nouvelles idées sur le cinéma, sur les médias'... C'est cette part d'Amérique dont nous voulons parler aujourd'hui, pour échapper à l'asphyxie, parce qu'elle nous permet encore d'établir un lien, si ténu soit-il, entre Straub et Eastwood et que ce lien signifie qu'ils continuent l'un et l'autre à habiter un seul et même monde, parce que l'Amérique est une jambe dont le cinéma a absolument besoin pour tenir debout et faire en sorte que sa capacité d'intervention au présent demeure."

Reste à faire la distinction entre ce qui participe d'une volonté forte: redéfinir les pôles les plus actifs du cinéma du moment et ce qui ne relève au fond que d'une "politique de recentrage", permettant de parler de tout le cinéma, du meilleur comme du pire, quitte ensuite à rectifier le tir. Etablir une ligne (même ténue) Eastwood-Straub-Satyajit Ray, à travers respectivement Unforgiven, Antigone, Agantuk, qui passe par la figure de Ford, et l'idée de "simplicité" à laquelle elle renvoie, vise autant à parler d'auteurs rares comme Straub et Ray qu'à faire d'Eastwood le grand cinéaste américain de l'époque, non seulement parce que se confrontant dignement à la violence (au contraire d'un Lynch avec Sailor et Lula /Wild at Heart, mal reçu à l'époque par les Cahiers, ce qui ne fut pas le cas avec le Reservoir Dogs de Tarantino), mais surtout parce qu'il incarne — à lui tout seul, serait-on tenté de dire — le cinéma américain, par sa mise en scène, enracinée dans le cinéma classique, et le regard qu'il porte, désenchanté, lucide, sur le rêve américain, sa mythologie, ses fantômes... bref sur l'innocence perdue, comme dans Un monde parfait qui suit Unforgiven. Mais, en même temps, c'est la même ligne qui, via la notion "dreserienne" de tragédie, justifie le rapprochement entre Ford et Griffith, les pères, et Né un 4 juillet d'Oliver Stone, et ainsi tend à survaloriser l'œuvre de Stone (jusqu'à faire la couverture, comme avec Tueurs nés quatre ans plus tard). Cet enthousiasme excessif (Katsahnias) pourra bien être tempéré par la suite (Saada, Nevers), ça n'aura jamais la valeur d'un démenti, Stone restera, par l'accueil réservé au départ, un auteur Cahiers, qui fait débat au sein de la rédaction, la divise même, mais dont on parle, dont il faut parler, parce que répondant au programme rappelé par Toubiana (à l'occasion des 40 ans de la revue), quant à la nouvelle politique éditoriale des Cahiers: "ouverture, curiosité, questionnement".
Programme qui vise à parler encore et toujours, dans la tradition cinéphile des Cahiers, de tout ce qui touche au cinéma, et plus généralement aux "images", surtout celles de la télévision (de plus en plus prégnantes), beaucoup moins celles de la pub (les images "Goudino", de Goude à Mondino), et qui, en ces premières années de la décennie, résonne aussi avec l'Histoire et les grands événements qui la traversent. Derrière les nombreuses "Histoires d'Amérique" qui jalonnent les numéros de la revue, il y a l'Histoire au présent, celle qui s'écrit là-bas en Irak, lors de la première guerre du Golfe. Fini l'amateurisme roumain, le conflit, couvert par CNN, témoigne, grâce à la technologie, d'une autre façon de raconter la guerre, plus professionnelle, plus spectaculaire, plus "film d'action", qui préfigure, au niveau des images, la guerre en caméra embarquée que sera, quinze ans plus tard, la seconde guerre du Golfe. Ouverture, curiosité, questionnement... cela fait également écho à l'aspect composite, mosaïqué, que revêt le monde avec la fin du communisme. Qui fait que, de la même manière qu'on ne parle plus d'Union Soviétique ou de Yougoslavie, on ne saurait parler de Cinéma Américain, mais de cinémas américains, déclinaison qu'on peut étendre, suivant Jousse, au cinéma français, et tant qu'à faire au cinéma dans son ensemble, plus fragmenté que jamais. Comme si, au militantisme politique des années 70, au discours "économiste" des années 80, succédait une approche plus géopolitique du cinéma, marquée par un nouveau découpage des territoires à explorer. D'un côté, un continent, le cinéma américain unique et multiple: de l'emblématique Eastwood à Scorsese, en passant par Coppola, De Palma, Cimino... Woody Allen, Burton, Dante, les frères Coen, Cronenberg, Hartley, Spike Lee, Van Sant, Ferrara... mais aussi Spielberg et sa Liste de Schindler, ardemment défendus par Camille Nevers, qui y voit une grande fiction américaine, qui ne raconte pas lourdement l'Histoire, comme Oliver Stone, ni même une simple histoire, mais "additionne" du récit — ce qui fait que la séquence controversée des douches renverrait, par son suspense, moins à un "effet Kapo", forcément abject, qu'à Psychose d'Hitchcock)... mais encore Craven, Zemeckis, Raimi, Cameron et... McTiernan, parce que dans le cinéma américain, décidément, c'est comme dans le cochon, tout est bon... au moins à la discussion (sauf Altman?). Et de l'autre (non pas opposé, parce que les passerelles sont nombreuses), eh bien tout le reste... les cinémas français et d'ailleurs, éclatés un peu partout dans le monde — sans la dimension métonymique (le tout et les parties) que possède le cinéma américain —, des petites îles, au mieux des archipels, permettant d'agréger (en France) certains auteurs, aux préoccupations communes:
— parce que leurs films sortent en même temps (cf. le petit groupe "vecchialien" déjà cité: Biette, Frot-Coutaz et Davila dont la Campagne de Cicéron enchante Rohmer, groupe auquel on rattachera Guiguet et son beau Mirage — le film fera la couverture du n°461)
— ou qu'ils font partie d'une "collection" télévisée (Mazuy, Denis, Akerman... avec "Tous les garçons et les filles de leur âge")
— ou bien encore parce qu'il s'agit de leurs premiers films (Collard et Desplechin... également Garcia, Beauvois, Ferreira Barbosa, Ferran...),
mais sinon: des individualités, qui ne font pas "corps" (le mot préféré de Jousse), et qu'on célèbre une par une: les grands noms du cinéma que sont en France: Rohmer (qui ouvre un nouveau cycle, saisonnier — le grand œuvre de la décennie —, et parallèlement s'exerce au politique), Chabrol (qui retrouve Simenon), Rivette (de la "Noiseuse" à la "Pucelle") et Godard, dont Hélas pour moi se voit contesté par Jousse — véritable crime de lèse-majesté pour certains — dans une lettre ouverte au cinéaste, où, alors que Nouvelle Vague l'avait transporté (avec son double travelling inverséle mouvement du flux et du reflux, de la vague qui vient et qui revient), là, Jousse reproche à Godard de faire un cinéma dorénavant tourné vers le passé, à travers toutes ces histoires de retour, un cinéma de l'orgueil, retranché sur lui-même, "incorporel" et qui ne respire pas... soit la forme extrême de ce qu'il avait déjà reproché dans un précédent billet à l'Auteur made in France... l'Auteur dont l'œuvre a quelque chose d'asphyxiant, qu'on admire mais qui a du mal à vous faire vibrer, émotionnellement parlant, et dont on parle finalement comme on parle de ceux (à l'exception de Rohmer quand même) à qui l'on rend hommage au moment de leur mort. Une cinéphilie un peu mortifère... la vie se trouvant du coup, outre Rohmer, chez des cinéastes plus jeunes, plus neufs, comme Le Roux, Brisseau, Breillat, Faucon, Mazuy, Dubroux, Christine Pascal... voire des moins neufs comme Assayas, ou encore Téchiné, et tant qu'on y est, un Lelouch, via la vitalité de ses derniers films...

Post-scriptum. Suite à la disparition de Serge Daney, le 12 juin 1992, cet extrait d'un texte de Charles Tesson (paru dans le hors-série "1992"):

Avec Trafic, j'avais le sentiment que Serge Daney voulait revenir légèrement en arrière, vers cette année 1981 où il avait abandonné officiellement et dans les faits la rédaction en chef des Cahiers. J'étais vaguement persuadé qu'il avait créé Trafic afin de voir et de comprendre un peu mieux ce qui s'était passé depuis et reprendre ainsi les choses, une par une, dans l'état où il les avait laissées. Erreur. Il me semble plutôt, au risque de se méprendre, que Serge Daney, en créant Trafic, avait envie de revoir un autre moment, celui où il avait commencé à écrire sur le cinéma et à entrer aux Cahiers. Comment, après avoir été de toutes les aventures (intellectuelles et politiques), revenir à une pensée du cinéma, une réflexion et une écriture qui ne s'autorisent que d'elles mêmes (la cinéphilie), dans le repli accepté et longuement mûri de toutes ces disciplines (sciences humaines) qu'on a traversées au cours de sa vie? Ecrire aux Cahiers, c'est entrer sur la base nécessaire d'un malentendu, lien solide qui peut vous attacher un certain moment à sa destinée. C'est rêver d'écrire dans une revue, telle qu'on l'a lue, et c'est mettre un certain temps avant de réaliser que le lieu où vous écrivez maintenant n'a plus nécessairement grand-chose à voir avec la revue où vous rêviez d'écrire lorsque vous la lisiez. A la limite, il n'y a jamais eu constitution de nouvelles générations aux Cahiers sans l'apprentissage de ce malentendu, douloureusement vécu, secrètement résorbé, et imposant à chacun de trouver au plus vite de nouvelles marques, au présent, afin de surmonter par l'écriture le vide laissé par ce rêve d'un passé à jamais évanoui. C'est ce premier "trafic" secret, entre voir pour la première fois une revue, l'acheter, la lire, et en parler entre amis avant d'y écrire un jour, que Trafic a sans doute permis à Serge Daney de revoir. ("La cinéphilie en question. Voir, parler, écrire")

1995, le cinéma a 100 ans.

Les Cahiers célèbrent l'événement comme il se doit, par un numéro spécial: "100 journées qui ont fait le cinéma". Des histoires de cinéma (qui ne soient pas que des histoires d'Amérique), mais dont je retiens paradoxalement les deux qui sont les moins cinéphiliques: celle sur ce que Paul Virilio appelle la "téléaction" et celle, relatée par Alain Le Diberder (l'économiste des médias et futur directeur des programmes d'Arte), concernant le succès rencontré en 1994 par le jeu vidéo Mortal Kombat 2. A l'heure où, centenaire oblige, la cinéphilie devient plus que jamais le grand sujet de la critique (j'y reviendrai), ces deux textes sont intéressants à plus d'un titre. D'abord, de façon anecdotique, parce qu'ils sont à l'origine d'une petite théorie que j'avais échafaudée à l'époque, que j'avais même soumise quelques années plus tard, lors d'une rencontre, à deux membres éminents des Cahiers (Jean-Marc Lalanne et Olivier Joyard pour ne pas les nommer), mais très mal vendue, de sorte qu'elle fut enterrée sur le champ. Théorie qui disait, en gros, que l'information-spectacle, représentée notamment par CNN lors de la (première) guerre du Golfe — images par ailleurs brillamment analysées par Daney dans ses articles de Libé —, avait quelque part servi la cause du film d'action américain, dans la mesure où, se révélant plus bassement commercial encore que ledit film d'action, elle avait conféré à celui-ci une certaine valeur, à défaut de noblesse, expliquant qu'on en parle plus facilement dans des revues comme les Cahiers; non pas qu'on le défende systématiquement, mais qu'il y ait, vis-à-vis de ce genre de film, une forme de pensée "décomplexée", qui permette de saluer — sans honte, sans qu'il soit nécessaire de recourir à la notion d'auteur— les réussites (rares mais réelles) de tels produits. Idem, quant aux jeux vidéo, destinés à un même public (jeune) que les "gros films", jeux d'ailleurs édités par les Majors (via leurs filiales), avec en plus cette particularité d'avoir rendu plus "fréquentables" les teen movies (comparativement aux jeux vidéo et aux films d'action, davantage destinés aux garçons), lesquels jusque-là étaient tous rangés dans le même sac, celui commode des films "immatures", voire régressifs, pour public adolescent (y compris attardé)... il suffit de penser à John Hughes (The Breakfast Clubla Folle Journée de Ferris Bueller...) dont les Cahiers n'ont jamais parlé à l'époque (pas même une notule), encore que l'exemple n'est pas très bien choisi vu qu'ils n'en ont pas parlé non plus par la suite (il faudra attendre 2009, la mort de Hughes et un texte de Serge Bozon). Enfin bref... je referme la parenthèse pour revenir aux deux textes, dont l'intérêt est qu'ils s'inscrivent dans le présent, dans cette période que j'évoque ici, qui marque à la fois une fin et un commencement:

1. Naissance de la téléaction (Paul Virilio).

La télévision est un média pour la crise. Celle du Golfe persique a permis de vérifier ses limites, quand à partir du 2 août 1990, les grandes chaînes de télévision ont offert sans discrimination à chacun des adversaires, la possibilité d'échanger en direct sur le réseau mondial, ultimatums, menaces ou films de propagande. Bien plus que la télévision, il s'agira alors de téléaction, les antagonistes se trouvant dans une situation d'interactivité absolue, au-delà des lenteurs de procédures diplomatiques devenues obsolètes. Des gesticulations du maître de Bagdad à l'exhibition des otages occidentaux devenus ceux de cette interface télévisuelle, la répartition du see it now sera vite insupportable aux téléspectateurs américains, qui prétendront que leur télévision était infiltrée par l'ennemi et servait de courroie de transmission à Saddam Hussein. Beaucoup d'entre eux qui, au début de la crise, étaient rivés à leurs postes, préféreront finalement les éteindre par patriotisme; et plus tard, quand le Pentagone imposera sa censure à l'ensemble des chaînes internationales regroupées sous l'égide de CNN, l'opinion américaine accueillera cette initiative avec soulagement.
CNN a donc perdu une guerre qu'il n'a pas pu montrer en direct... A titre de compensation, l'UNESCO devait décerner en septembre 1994, à Ted Turner, la médaille Einstein pour le tournage de Gettysburg, un film fleuve de 4 heures 20, retraçant les principaux épisodes d'une bataille jouée et gagnée, il y a plus d'un siècle.
Donner à voir un champ de bataille du passé alors qu'on a escamoté celui d'une guerre contemporaine, n'en doutons pas, le black-out imposé à CNN par le Pentagone est un accident majeur, une mise en cause de la mondovision qui rappelle le fameux décret de 1950 interdisant aux grands studios de Hollywood de posséder leurs propres salles de cinéma. Après cette interdiction, 6000 salles disparurent du territoire américain, ainsi que les studios RKO, Republic et Monogram. En étranglant la distribution cinématographique, l'administration réussit à accélérer l'essor de la télévision de masse et à constituer, dès 1952, ce front de l'information qui allait sous-tendre l'essentiel des affrontement inter-étatiques de la guerre froide.
Après l'effondrement du mur de Berlin, la remise au pas des networks pendant le conflit du Golfe prend valeur expérimentale. S'agit-il d'une crise de l'actualité immédiate? On n'a pas songé, semble-t-il, que la soif d'informations mondiales (c'est-à-dire lointaines) qui depuis des millénaires paraissait inextinguible, pourrait être étanchée d'un coup par l'instantanéité et l'ubiquité de networks fonctionnant à la vitesse de la lumière. Avec l'accélération, il n'y a plus désormais d'ici et là-bas, seule la contraction du proche et du lointain, le retour inconsidéré du global vers le local. Lorsque les autobus parisiens sont équipés de balises de localisation destinées à être activées en cas d'agression, il s'agit bien d'un changement d'échelle de l'activité satellitaire... Il ne faut pas rêver, ce qui intéressera le citoyen de l'âge électronique, ce ne sont plus les images de la planète Mars ou les informations en temps réel, de Bagdad ou de Sarajevo, mais ce qui se passe réellement au coin de la rue. Quand le quotidien de la vie sera devenu, d'ici la fin du siècle, un état de siège permanent, que les frontières des Etats passeront à l'intérieur des mégapoles plus babéliennes que le "village global" de Walt Disney ou de McLuhan, on assistera à une révolution complète de la géopolitique et donc des modes de représentation et du contexte de l'information.
La dérégulation sans précédent de la socialité urbaine amènera fatalement une régression des moyens de communication civils, préoccupés, non plus de virtualités improbables et lointaines, mais d'accidents immédiats... un peu comme la régression des guerres nationales vers les guerres locales et tribales qui se multiplient actuellement, provoque le retour à l'arme blanche et aux armements de proximité, le téléphone, quelques radios locales ou vidéos de surveillance suffiront à nous tenir informés ou désinformés.

Et Virilio d'ajouter en note de bas de page: Comment sauvegarder l'information en cas de catastrophe nucléaire ou de crise grave? Dès 1969, le Pentagone s'est penché sur le problème qu'il a résolu à la façon de Kubrick dans son Docteur Folamour: il suffit de téléphoner! C'est ainsi qu'est né Internet, système qui permet de connecter tous les ordinateurs du monde sur les lignes de téléphone. En 1991, pendant la guerre du Golfe, ou en 1993, lors du tremblement de terre de San Francisco, Internet a exactement répondu à son objectif initial. Passant significativement du militaire au civil, cette vaste entreprise de renseignements a fait sienne la devise de Shannon: "Appartient au secteur info, tout ce qui est réducteur d'incertitude"... En novembre 1994, Internet battait CNN en livrant le résultat des élections américaines avant même que les télévisions aient pu les exploiter.

2. Un mercredi mortel (Alain Le Diberder).

22 septembre 1994. Fin de la saison d'été, celle où l'on relève les compteurs des "blockbusters" de l'année. Mais au moment de faire le bilan d'un match où s'étaient affrontés The MaskTrue LiesForrest Gump et le Roi Lion, les lecteurs de Variety découvrent en tête du box-office le nom bizarre de Mortal Kombat 2, produit par Acclaim, inconnue au bataillon des Major Companies. Pour la première fois, avec 50 millions de dollars de recettes dans sa première semaine, un jeu vidéo venait de battre le score des plus gros films de l'année.
Nouvelle navrante, diront ceux qui connaissent Mortal Kombat 2, un jeu de bagarre électronique dont l'attrait réside dans des effets gore très premier degré. La première version, que le marketing d'Acclaim avait mise sur le marché lors d'un mortal monday de septembre 1993, avait d'ailleurs exploré la même voie avec un succès lui-même historique: six millions de cartouches de jeu vendues, soit un chiffre d'affaires de l'ordre de 2 milliards de francs.
Pas étonnant, pourront dire ceux qui avaient vu venir l'affaire de loin: dès le début des années 90, Mario, le grand classique de Nintendo, n'avait-il pas dépassé le niveau record des recettes d'E.T.Mario n'est-il pas d'ailleurs aux jeux vidéo ce que Charlot fut au cinéma, un symbole précoce, populaire et moustachu?
Des prophètes pourraient alors voir là un signe: l'année du centenaire, le vieux cinoche détrôné par un concurrent venant séduire précisément ce même public de jeune qui constitue son noyau dur. La pellicule passant le relais au silicium , par dessus la tête de la télé.
En réalité, une telle vision serait trop pessimiste pour le cinéma, à la fois en tant qu'art et en tant qu'industrie. C'est que les jeux vidéos sont une forme de création explicitement fille du cinéma. De George Lucas [pionnier, faut-il le rappeler, à la fois du jeu vidéo - avec la franchise "Star Wars", dès le début des années 80 - et du teen movie, en 1973 avec American Graffiti], fondant, il y a plus de dix ans, une des sociétés-phares du secteur (LucasArts), à la profession de foi d'Electronic Arts (le plus gros éditeur) revendiquant Hollywood comme modèle et comme horizon, en passant par la trajectoire de Strauss Selznick (neveu de l'autre, puis wonder boy de la Fox, puis fondateur d'une firme de jeu vidéo), les exemples sont innombrables  d'une filiation fièrement assumée. Sans compter les bataillons de (mauvais) jeux dont la sortie coïncide avec celle des gros films pour profiter de leur force de promotion. Si ces petites coquettes de cartouches en noir et blanc pour Gameboy se parent maladroitement des oripeaux du film (génériques, claps, perforations), leurs grandes sœurs promettent depuis longtemps de dévoiler leurs dessous affriolants et interactifs: le cinéma interactif c'est moi, clame chaque nouvelle production. Et de fait, de plus en plus, un jeu vidéo, ça se tourne. Pour l'instant sur fond bleu, avec une tonne de retraitement, mais de plus en plus efficacement. Les sceptiques devraient demander une démonstration d'Under a Killing Moon, avec Margot Kidder dans un des principaux rôles. Et de se souvenir du Chanteur de jazz.
En tant qu'industrie, le cinéma a d'autant moins à s'inquiéter qu'il est depuis deux ans derrière une bonne partie des gros bras du secteur. Paramount, Viacom, Fox, Disney ou Sony n'ont pas attendu le succès de Mortal Kombat 2 pour racheter des éditeurs indépendants ou créer leur filiale. Comme en France, Pathé, principal actionnaire extérieur d'Infogrammes, le plus gros éditeur français. Et quand les filiales des Majors ne produisent pas elles-mêmes la version jeu vidéo du film, elles en monnaient de plus en plus cher la licence. Mais c'est peut-être là qu'est la seule vraie mauvaise nouvelle pour le cinéma dans le score de Mortal Kombat 2: ce titre ne doit rien à Hollywood, comme Mario d'ailleurs, comme Tetris, comme la quasi-totalité des vrais grands succès de ce domaine. Les jeux vidéo vivent leur vie sans inceste.

Voilà où se situent la télé d'information et les jeux vidéo en 1995. Et pour le cinéma, moins une menace que l'existence de formes nouvelles, qu'il s'agit d'incorporer dans son propre champ, non pour les absorber mais parce qu'il en est ainsi de la vie des formes, surtout à une époque marquée par le recyclage. Intégrer de l'exogène, qui vienne de la télé (images tremblées, de mauvaise qualité, témoignant de l'urgence d'un direct...), des systèmes de vidéosurveillance ou du jeu vidéo... de la même manière qu'on y intègre (ou intégrera) des formes appartenant à des genres marginaux comme le gore ou le hard. Mais aussi une façon de prendre en charge, sur le plan fictionnel, ce que la télé ne peut (totalement) montrer, ou ce qu'un jeu vidéo (au même titre qu'un film d'horreur ou qu'un film porno) ne peut (que sommairement) raconter, trop attaché qu'il est à produire de l'effet. C'est fort de ce double mouvement, d'éclatement et d'incorporation, que la critique élargit, elle aussi, son champ d'action. Ce qui passe par la recomposition de ce vaste territoire qu'est la cinéphilie, elle-même éclatée, disséminée, et surtout esseulée, un peu jaunie aussi, dialoguant avec son histoire, son passé... moins aventureuse que lorsqu'elle se confrontait (dangereusement) à la politique et à la théorie (aujourd'hui on ne s'y risque plus, ou alors sous forme de petits objets conceptuels qui ne durent que le temps d'une saison — question "pensée", ce sont les philosophes eux-mêmes, de Deleuze à Rancière, qui viennent discourir ou dont on rapporte le discours sur le cinéma, y délivrant une vérité, considérée alors comme parole d'évangile).
Reconfigurer la cinéphilie, où il ne s'agit pas seulement de s'adapter à l'époque, mais de prendre en compte le fait qu'il n'y a plus de "nouveau lectorat" à conquérir; simplement, une flamme (qu'on appelle la cinéphilie, pourquoi pas), qu'il faut entretenir, comme on met du charbon (ou tout autre combustible) dans la chaudière d'une locomotive (l'image me fait penser au Mécano de la "Genéral" de Keaton), vieille loco, plusieurs fois retapée dans le cas des Cahiers, et qui roule depuis plus de quarante ans... libre ensuite au lecteur (qu'il soit ancien ou nouveau) d'y prendre place, l'essentiel est qu'il soit bien assis et qu'on l'amène à bon port, à travers ce qu'on va lui raconter (l'image me fait aussi penser à Singularités d'une jeune fille blonde d'Oliveira), sans trahir ce à quoi on croit... c'est tout l'enjeu de la critique à l'orée de ce nouveau siècle de cinéma, aux Cahiers plus qu'ailleurs. 

PS. Le slogan publicitaire "On ne se masturbe plus!" qui date de cette époque, écho maladroit, et même très con, au "Pourquoi se fait-on tellement chier?" de Bonitzer, impossible d'en trouver la trace (si je puis dire).


  JLG/JLG, autoportrait de décembre de Jean-Luc Godard (1995).

  Etre cinéphile aujourd'hui.

Bon, où en étions-nous? 1995? 96? 97? C'est qu'on s'y perd dans cette deuxième moitié des années 90. De même qu'aux Cahiers, en ce qui concerne le poste de rédacteur en chef où c'est un peu le jeu des chaises musicales. Résumons. Thierry Jousse, promu en février 91, secondé par Frédéric Strauss, alors que Toubiana est resté dans le comité de rédaction, abandonne son poste, pile cinq ans après (un quinquennat, donc), qu'il échange en fait avec Toubiana (lequel partagera le poste avec Antoine de Baecque à partir d'octobre 97), Jousse redevenant à son tour simple membre du comité, puis de moins en moins présent au sein des Cahiers, y tenant seulement dans les dernières années (jusqu'en décembre 2003) un bloc-notes, visiblement pas trop en phase avec les mutations que connaît alors la revue (en termes plus clairs: le rachat par Le Monde puis le départ de Lalanne qui avait lui-même succédé à Tesson qui, lui, avait succédé à Toubiana et de Baecque, ça va, vous suivez? — inutile de prendre des notes, j'y reviendrai)... Durant cette période (1995-97), le comité de rédaction voit intégrer les noms de Stéphane Bouquet, Marie-Anne Guérin (avec ou sans trait d'union?), Jacques Morice et donc Jean-Marc Lalanne, futur rédacteur en chef, après l'intérim Tesson, mais bon, ce n'est pas pour tout de suite... Pour l'instant, on en est encore à la période d'avant Le Monde, j'allais dire pré-mondaine (bonjour Monsieur Frodon)... Les Cahiers en 1995, c'est d'abord un vœu pieux exprimé par Jousse, en ce début d'année du centenaire (à l'image des bonnes résolutions qu'on prend chaque début d'année sans qu'elles soient suivies d'effets), quant au rôle de la critique: à l'heure où Jour de fête de Tati ressort en salles, ressuscité, avec ses couleurs d'origine, qu'en sera-t-il de la cinéphilie le reste de l'année? Jousse s'inquiète de ce que pourrait être 1995 en termes de commémoration, qui transformerait les "365 Jours de fête" attendus en entreprises d'embaumement; et d'espérer (sans trop y croire) que la critique fasse preuve, à l'occasion, de suffisamment de discernement, d'insolence, d'ironie, bref qu'elle aiguise sa fonction proprement "critique", pour que la célébration ne se réduise pas à de l'archéologie ou du pur savoir — autrement dit que tout ça ne soit pas confisqué par les seuls "historiens" du cinéma (et autres universitaires) —, appelant à ce que la critique use à l'inverse de rapprochements incongrus, de montages imprévus, de mixages impromptus. Si Jousse prend comme exemple Philippe Sollers, via la préface de son livre La Guerre du goût, qui prône une "histoire vivante et verticale... une échelle mobile, parcourable dans les deux sens... pour échapper à l'histoire linéaire, à sa passivité commémorative, ou au contraire, à la terreur ou au messianisme qui l'habitent, c'est aussi que cette idéalisation de la fonction critique, avec ce qu'elle suppose de romantique, vise à dépasser ce qu'il peut y avoir de morne, voire de funèbre, dans la cinéphilie, laquelle à bien des égards et indépendamment du contexte commémoratif, relève déjà de l'embaumement, du fait simplement que l'histoire s'enrichit inexorablement et qu'à se pencher en arrière, de plus en plus en arrière même (à mesure qu'on découvre, qu'on restaure, qu'on réévalue...), ce qui tend d'ailleurs à laisser en friche le passé plus récent, eh bien, on entretient cet aspect disons poussiéreux de la cinéphilie... Et que, pour y échapper, il faille alors passer par une autre cinéphilie, qui ne doit rien à l'ancienne, sinon de conserver ce qui en constitue le socle: l'amour du cinéma; qui ne soit plus aussi fétichiste, non pas parce que les temps changent, mais parce que les fétiches, objets transitionnels s'il en est, il faut savoir (apprendre à) s'en débarrasser, passé un certain temps (qu'on pourrait appeler "l'enfance cinéphile", cette période où le cinéma est tout dans la vie), pour qu'ils ne deviennent pas les symptômes d'une cinéphilie-maladie, une fixation à l'objet cinéma, un rien "perverse" comme le laisse entendre le suffixe -philie, ou alors le témoin d'une idolâtrie, pas plus "équilibrée" dans son rapport à la réalité, qui consisterait à rendre au cinéma un culte proche de celui qu'on rend à un dieu... Bon, je m'égare.

Ce que je veux dire par rapport à Jousse, les Cahiers et la cinéphilie, c'est qu'en fait, on ne passe pas d'une cinéphilie à une autre, parce qu'il n'y a qu'une seule cinéphilie, seulement qui est vécue différemment, et pas d'un cinéphile à l'autre, mais d'une génération de cinéphiles à une autre. Et que vivre différemment sa cinéphilie, au sein d'une même génération de cinéphiles, c'est y mettre une part de soi-même qui justement ne relève pas de la cinéphilie (tout ça ressemble à des poncifs, j'ai l'impression d'enfoncer des portes ouvertes). Dans le cas de Jousse, que je ne connais pas personnellement, cette part de lui-même, à incorporer dans sa cinéphilie, c'est, il me semble, cette autre passion qu'il a pour la musique — égale peut-être à celle du cinéma —, notamment le jazz (comme en son temps Comolli, mais aussi... Filipacchi, expliquant — c'est de l'ironie — que les années Jousse, en somme, furent un mix des deux, l'esprit "critique" du premier, au niveau du contenu, et le côté "pragmatique" du second, au niveau de la forme), d'où la difficulté à maintenir l'équilibre, pour que ça reste cohérent. La mélomanie de Jousse, couplée à sa cinéphilie, elle s'exprime aujourd'hui dans les émissions de radio qu'il anime, consacrées notamment aux musiques de films, à l'instar de Nicolas Saada (les dernières en partenariat avec Positif, signe que la rivalité n'a jamais été le fort de Jousse, c'est son côté "Moullet")... mais elle était présente depuis le début. Il ne faut pas chercher ailleurs le fait que la première monographie qu'il a écrite (bien avant celle sur Lynch), soit consacrée à Cassavetes, ou encore qu'il n'ait pas aimé Hélas pour moi de Godard, parce que — hélas pour lui — il n'y retrouvait pas le flux et le reflux (comme il y a les streams de Cassavetes) de la bien-nommée Nouvelle Vague, et que, en conclusion, il proposait à Godard de se retrouver pour parler musique... A relire ses critiques de films, de ceux qu'il a le plus aimés, on devine que ce qui le retenait surtout dans un film c'est ce qu'il pouvait y avoir de musical derrière les images. Pas étonnant qu'ait été publiée, sous sa supervision, l'année justement du centenaire, un numéro spécial "Musiques au cinéma" (avec Shadows de Cassavetes en couverture), une première dans l'histoire des Cahiers, qui nous change un peu des "spécial Godard" et autres "spécial Cinéma américain". Et pas étonnant que, à propos de la critique et de ce qu'il en attend, Jousse recourt à des termes comme imprévus (qui est aussi ce qui compose la vie d'un orchestre) et d'impromptus (avec la part d'improvisation, musicale, pianistique, que cela sous-entend)... Un an plus tard, au moment de repasser le témoin à Toubiana, se repose à lui la question de la cinéphilie... et de savoir "s'il faut en guérir". Or les formulations sont à peu près les mêmes, ce qui laisse à penser que le centenaire n'a rien changé, ce que d'ailleurs on présageait. Un centenaire reste un centenaire: un anniversaire, quelle que soit l'importance de ce qu'on y fête, autrement dit un "événement" plus ou moins long, mais sans véritable durée, puisque ne travaillant pas le présent, tourné qu'il est vers la chose passée. A ce niveau, la cinéphilie ne pouvait que jouer son rôle d'embaumeur, la critique ne risquant pas de l'en empêcher. Mais sorti du contexte commémoratif, qu'en est-il de la cinéphilie dans les années 90? Si au fil des époques, elle a nécessairement évolué, a-t-elle foncièrement changé? C'est la question que se posent les Cahiers en 1996, c'est une question qu'on pourrait reposer, telle quelle, vingt-cinq ans plus tard, tant les choses, depuis, ne semblent pas avoir beaucoup bougé. Si la différence est manifeste entre la cinéphilie des années 50 (première génération, celle de Bazin et des "jeunes Turcs"), celle des années 70 (deuxième génération, celle de Daney) et celle des années 90 (troisième génération, celle de... bah disons, l'après-Daney), c'est moins évident avec la génération des années 2010 qui semble surtout prolonger la précédente, au sens où l'on reste toujours dans l'après-Daney. C'est que le changement est peut-être ailleurs. Il ne s'agit pas de savoir si c'est mieux ou pire, mais de savoir si c'est différent. A lire ce qu'écrivait Thierry Jousse, en 1996 donc, la question mérite d'être posée (il suffît juste d'associer à "câble" le mot "internet" et à "télévision" celui de streaming). Extraits:

Les dandys du câble.

A la question Comment peut-on être cinéphile aujourd'hui?, une réponse lapidaire pourrait être: Point de salut hors de la télévision. D'autres l'ont dit avant moi (Skorecki, Biette, Daney), mais la situation est aujourd'hui plus complexe. L'offre est beaucoup plus large et les courroies de transmission comme les passeurs sont rares. Ce net recul de la pédagogie traditionnelle, dont le service public actuel est largement responsable, n'a pas que des inconvénients: il laisse ouvert un champ considérable dans lequel les films sont livrés à eux-mêmes et aux télécinéphiles, dans un certain désordre mais aussi une grande liberté. (...) Tous les films sont virtuellement là, ils rôdent, passent et repassent, apparaissent et disparaissent, forment une banque de données dans laquelle on peut puiser à tous moments, d'autant plus que l'édition vidéo en est le relais permanent [plus loin, Jousse évoque Dream On, la série créée par John Landis, et compare l'irruption des extraits de films, qui remplacent les souvenirs du héros, au mécanisme du sampling].
La cinéphilie des années 50-60 était d'essence verticale, généalogique et historico-empirique: l'histoire du cinéma, via la Cinémathèque, passait par une série d'étapes, de coupures, de connexions et d'influences, même dans le cas où le plus dandy des dandys réussissait à trouver l'objet mineur qui virtuellement viendrait déstabiliser toutes les hiérarchies. Au fond, pour cette génération, l'histoire du cinéma était une et indivisible, Fuller ou Godard étant les descendants directs de Griffith ou Lumière... La cinéphilie des années 70-80, déjà formée par la télévision (c'est mon cas), était mimétique. Elle flottait encore entre la salle et le poste, tout en rêvant de reproduire les grandes batailles de ces aînés. Elle avait finalement très fort le sentiment d'arriver trop tard, baignant déjà dans la culture des séries et des feuilletons. C'est d'ailleurs au croisement des décennies 70-80 que la part la plus héroïque de la cinéphilie s'est évaporée face à l'assomption du culturel dont le triomphe de Télérama est le signe définitif.
La cinéphilie des années 90-2000, quant à elle est horizontale, digitale et rhizomatique. Personne ne peut plus descendre de personne puisque tout est là. Cette nouvelle cinéphilie fonctionne un peu comme le montage virtuel: on y procède par coupes abstraites, on fait des tas d'essais de montage, on crée des alliances et, au fond, on ne voit plus que des fragments. Les séquences, les plans, les détails, les attitudes sont privilégiés sur le film lui-même, grâce à l'usage intensif de l'arrêt sur image, de l'accéléré, ou tout simplement de la télécommande zappeuse. Les films perdent leurs racines, et même leurs auteurs, ils poussent comme des herbes folles, un peu comme les rhizomes décrits par Deleuze et Guattari.
Poursuivant sa comparaison avec la série Dream On et la fonction qu'y exerce l'extrait de film, Jousse écrit: "L'auteur est relativisé. Le film est délesté de son poids référentiel, historique, de sa paternité. Il flotte et dérive comme un atome, en attente d'une rencontre fortuite avec un autre atome. C'est un allègement qui rime avec soulagement, et agit comme un baume sur le cerveau du cinéphile perclus de souvenirs, mais c'est aussi une perte des référents, la destruction d'une certaine organisation rationnelle de la mémoire, une programmation de l'amnésie. Avouons tout de même que cette contamination de toutes les images, télé et cinéma confondus, chefs-d'œuvre et nanars côte-à-côte, a quelque chose de libérateur. Elle nous venge de l'obligation de n'aimer que les grands films de l'histoire du cinéma. Elle nous permet de revendiquer nos perversions. Elle nous oblige à reconsidérer notre expérience réelle de spectateur et nous force à admettre que telle ou telle série (...) a eu un impact bien plus que considérable sur nous que la vision de telle ou telle œuvre réputée majeure (...). De ce point de vue, l'Amérique, et en particulier ses cinéastes, ont un avantage certain sur nous. Après la Nouvelle Vague, qui avait finalement l'enthousiasme et l'innocence sûre d'elle-même et iconoclaste des générations inaugurales, la cinéphilie est devenue en France plutôt paralysante, et l'est encore d'une certaine façon. (...)
Mais cette déhiérarchisation, véritable déréglementation en matière de valeurs cinéphiliques, a aussi d'évidents effets pervers. Elle a tendance à aplanir toutes les différences et à mettre à niveau tous les films, à nous faire croire que le travail de Raoul Walsh et le labeur de Willy Rozier sont de même nature. C'est un discours d'autant plus dangereux que certains pans de l'histoire sont quelque peu absents de cette mise à disposition généralisée: par exemple la modernité des années 60-70 est sans aucun doute la tendance la plus négligée des "banques de données" télé-vidéo. On ne voit guère de films de Glauber Rocha, Marco Bellocchio ou Robert Kramer, sur les nouveaux écrans.
Pas question pour autant d'opérer un retour en arrière. La digitalisation de la cinéphilie est en marche. Malgré ses dérives probables, elle est préférable à la métamorphose de la passion cinéphilique en discours du patrimoine, voire à la transformation du cinéma en un pur objet de savoir et d'histoire. Nous faisons le pari qu'un nouveau circuit, un nouveau réseau, une nouvelle géographie sont en train de se recomposer. Et qu'une nouvelle génération, à travers cette instrumentalisation généralisée des images, est en mesure de se réapproprier l'héritage de l'ancienne cinéphilie. Ultime paradoxe: cette cinéphilie d'appartement — minoritaire comme toutes les formes de cinéphilie mais plus disséminée en l'absence logique de grand lieu de rassemblement — n'est-elle pas, devant la menace du tout-culturel, en passe de retrouver deux conditions fondatrices de l'ancienne cinéphilie: la clandestinité et un certain dandysme? (Thierry Jousse, Cahiers du cinéma n°498, janvier 1996)

Sur ce, Jousse quitte son poste de rédacteur en chef...

Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui? Disons que les "banques de données" dont parle Jousse, si elles étaient déjà conséquentes par rapport à ce que proposait le marché de la vidéo dans les années 70-80, se sont démultipliées avec les nouveaux supports, de sorte que c'est vraiment maintenant qu'on peut dire que "tout est là" à la disposition du cinéphile. On se souvient de la citation de Truffaut placée en exergue des vidéos de la collection "Les Films de ma vie" dirigée par Claude Berri: "En tant que cinéphile, je suis un fanatique de la vidéo." Mais la citation complète qu'on entendait en ouverture (c'était la voix de Berri lui-même) nuançait le propos, du moins précisait-elle le rôle que jouait pour Truffaut la vidéo (c'est ): la VHS de cette époque avait vocation (pas pour tout le monde mais pour beaucoup de cinéphiles) à enrichir la connaissance qu'on pouvait avoir d'une œuvre, en même temps qu'elle représentait déjà — encore un peu encombrant, à ce stade — l'objet de collection que seront par la suite le DVD puis le Blu-ray, nourrissant ainsi, au même titre que les revues de cinéma, la part fétichiste du cinéphile... Le vrai changement, il vient en fait avec le téléchargement, c'est là que se situe la coupure. Avec le streaming, on consomme davantage qu'on ne cherche à approfondir, ou qu'on ne "thésaurise". C'est-à-dire que ce qu'on télécharge, le plus souvent, on ne le regarde qu'une fois. En ce sens, le streaming concurrence bien plus la salle de cinéma que le DVD.

L'auteur dans tous ses états.

Mais revenons aux Cahiers. Jousse échange sa place avec Toubiana (il y a sûrement une raison, je ne la connais pas). Je ne vais pas faire le bilan de ces cinq années passées à la tête de la revue. Je retiens simplement deux ou trois choses. La première, on l'a vu, c'est qu'il y a beaucoup d'auteurs, comme avant, mais là, de plus en plus... Cela tient au fait, on l'a vu aussi, que le phénomène de recentrage s'est accentué, de sorte que celui qui était à la marge (la marge en tant que réserve d'auteurs) tend à regagner le centre, d'où un effet de contamination, la marge étant dorénavant occupée par ceux qui jusque-là étaient vraiment ultra-minoritaires, ceux dont on ne parlait pas et dont on ne parlera pas beaucoup plus, sinon par ricochet à l'occasion d'un festival de seconde zone... On peut penser que c'est parce qu'aux Cahiers, comme ailleurs, on voit des auteurs partout... c'est vrai... ce qui explique que peu d'auteurs finalement ont été oubliés ou méconnus durant ces années-là (si dans les années 80, on peut citer John Hughes et James L. Brooks, dans les années 90, il n'y a semble-t-il que Whit Stillman qui ait été vraiment sous-estimé — à vérifier tout de même — alors que pour d'autres, tels Kieslowski et Wenders, c'est plutôt leur côté trop lourdement auteur qui fait qu'ils furent secondairement contestés). Mais cela tient peut-être à un autre phénomène, plus retors, qui serait l'inverse de la politique des auteurs (laquelle est dorénavant surtout appliquée par... Positif). Aujourd'hui, il n'est plus utile d'aller chercher l'auteur, au sens d'extraction, c'est-à-dire de puiser dans les "profondeurs" de ce que produit le cinéma pour mettre en lumière un auteur resté injustement dans l'ombre. A quelques exceptions près (ceux à côté desquels on passe "inexplicablement" ou alors parce qu'ils sont vraiment trop "loin" pour qu'on les repère), les auteurs sont tous là, accessibles, constituant une sorte de vivier dans lequel il n'y a plus qu'à prélever. L'époque ne laisse plus le temps à un cinéaste de faire ses armes: sitôt connu, il est reconnu..., quelques courts métrages, à la rigueur un premier long qui a éveillé l'intérêt d'une poignée de critiques, et c'est parti, l'auteur est né, an author is born... On me dira que ce n'est pas nouveau, que c'est comme ça depuis la Nouvelle Vague. Sauf qu'à cette époque, ceux qui furent reconnus auteurs dès leurs premiers films, ce n'est même pas parce qu'ils étaient eux-mêmes les promoteurs du concept d'auteur, mais parce qu'ils avaient, à travers leur travail de critique, aiguisé leur regard de futur metteur en scène (fréquenter la Cinémathèque, regarder les films, en parler, puis écrire). A ce titre, la critique fut une école de la mise en scène, bien plus formatrice que le rôle d'assistant ou l'enseignement de l'IDHEC... Aujourd'hui (nous sommes toujours dans les années 90 mais le phénomène ira en s'amplifiant), il y a une précipitation à faire d'un cinéaste un auteur, sous prétexte que son film est singulier (quid du regard?), alors que rien n'est encore construit concernant l'œuvre, cet ensemble de films à partir duquel on pourra seulement reconnaître un auteur. Certes, c'est un peu la vocation du critique que de faire le pari, lorsqu'il voit un premier film prometteur, que, derrière, il y a un auteur en puissance. Aussi parce qu'il y a toujours cette ambition (non avouée) d'être celui qui découvre en premier un auteur, à l'instar de Tesson avec Cronenberg ou Assayas avec Carpenter... Il n'en reste pas moins que, les critères qui définissent l'auteur s'étant "assouplis", en termes d'exigence, il va falloir nuancer tout ça. Comment?

— Non pas en distinguant auteur et non-auteur, ce qui serait comme vouloir distinguer la salle "art et essai", réservée au cinéma d'auteur, et le complexe multisalles, qui de toute façon programme aussi des films d'auteurs — distinction inopérante au sens où, la récupération de l'auteur par le multiplex étant à l'image de la banalisation de la notion d'auteur (qui fait que bientôt il y aura plus d'auteurs que de non-auteurs... j'exagère évidemment), elle n'a plus beaucoup d'intérêt, invitant même à supprimer le mot "auteur".

— Mais plutôt en considérant différents types d'auteurs. Soit, pour ce qui est du cinéma français:

→ l'auteur-auteur (exemplairement le cinéaste de la Nouvelle Vague, tels Godard, Rohmer et Chabrol que la Cérémonie a remis au niveau des autres dans le panthéon cinéphile... avec Scorsese, admiré d'ailleurs par Chabrol, comme équivalent américain, parce que le modèle de nombreux jeunes cinéastes — il est le rédacteur en chef du numéro 500 des Cahiers, succédant ainsi au "décevant" Wenders, signe que pour ce type d'auteur, l'existence d'une "cinéphilie forte" reste un préalable... et on allait quand même pas faire appel à Tavernier).
→ l'auteur absolu, exemplairement Garrel mais aussi Straub...
→ l'auteur "obstiné" (du latin ob-stinatus qui "se tient debout face à vous"), exemplairement Pialat et encore Straub...
→ l'auteur "aimanté" (comme disait Sabrina Champenois), exemplairement Doillon et Jacquot...
→ l'auteur qui se filme, ainsi Cavalier, adepte d'un cinéma du Je, à la première personne (Laurent Roth dans les Cahiers parle de "voix aveugle"), avec, comme film-étendard, JLG/JLG de Godard...
→ l'auteur "retrouvé" (souvent à l'occasion d'une rétro), parce que jusque-là un peu oublié, auteur solitaire lui aussi, comme Pollet ou Blain...
→ l'auteur "tout-terrain", qui passe partout (aux Cahiers comme à Positif), exemplairement Resnais.
→ l'auteur "vieillot", qui, lui, passe à Positif mais pas trop aux Cahiers, auteur que l'on traite avec condescendance (Sautet) sinon un certain mépris (Tavernier, dont certes deux de ses derniers films sont défendus par Moullet dans la chronique qu'il tient à l'époque, mais une chronique qui, au sein de la revue, joue moins le rôle de contre-point, comme avec Biette, que celui du "poil à gratter"... autant dire que ça ne génère pas de débat).
→ et puis les "nouveaux auteurs", célébrés donc dès leurs premiers films, tels Lvovsky (pendant moins tarabiscoté de Desplechin), Poirier, Kassovitz (qui fait l'événement en 1995 — le film de banlieue est alors très prisé — au détriment de Richet, autre nouveau venu), Bonitzer, passé à la réalisation, Beauvois (le chouchou, déjà, d'un certain Burdeau)... et surtout, le plus important de tous, Guédiguian, dont la reconnaissance a nécessité plus de temps (c'est l'exception qui confirme la règle), rejoignant par sa trajectoire les grands auteurs, ceux, nouveaux ou récemment découverts, ni français ni américains, qui ont marqué les Cahiers durant les années 90: Almodóvar, Kiarostami et les nombreux cinéastes d'Extrême-Orient encensés par la revue, qu'ils soient de Taïwan (Hou Hsiao-hsien, Tsai Ming-liang... Edward Yang, même si ses derniers films ne sont pas distribués en France), de Hong Kong (Wong Kar-wai) ou du Japon (Kitano)... sans oublier le cas particulier représenté par John Woo, cinéaste chinois labellisé auteur une fois passé à Hollywood, comme on dit "passé à l'Ouest".

L'Auteur partout, qui déborde même la notion purement cinéphilique d'auteur, à l'image des 3D décédés: Debord, Duras, Deleuze... auxquels on ajoutera sans problème même s'il n'est pas Français et que son nom commence par F (F comme Fable ou Farce...), j'ai nommé Ferreri.

Et en face, ce gros bloc, moins composite, qu'est le cinéma américain, regroupant sans réelle distinction des auteurs pourtant très différents, tels Scorsese (Casino), Eastwood (Sur la route de Madison), De Palma (Mission: impossible, à l'origine de l'expression "démission: possible" émise par Godard, à propos des Cahiers?), Cameron (Titanic)... et les "anti-hollywoodiens": Burton (Ed Wood), Cronenberg (CrasheXistenZ), Carpenter (l'Antre de la folie), Ferrara (The Addiction, Nos funérailles), Jarmusch (Dead Man), Lynch (Lost Highway), Haynes (Velvet Goldmine), Craven, Kollek, etc. Un bloc d'auteurs, hollywoodiens ou non, contre lequel rien ne semble s'opposer... du moins pour l'instant. L'idée de "Super-Auteur" est déjà en germe (chez Jousse), mais pas encore expressément formulée, elle viendra plus tard, avec une autre équipe et le retour de Terrence Malick...

(à suivre)

22/03/2026

Cahiers, années 80


  Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard (1980).

  1981.

Antoine de Baecque, à la fin de son histoire des Cahiers du cinéma, cherchait à définir ce qui constitue l'identité des Cahiers en s'appuyant sur les deux textes écrits dix ans plus tôt (en 1981, année où s'achevait son livre) par Serge Daney ("Le cru et le cuit") et Pascal Bonitzer ("Juste une image") dans le numéro 323-324 des Cahiers consacré au cinéma français (un second numéro suivra le mois d'après, soit deux gros numéros pour fêter les 30 ans de la revue). 1981: une date qui n'avait rien d'arbitraire puisque marquant un vrai tournant dans l'histoire des Cahiers, conjointement à celle dite de France (l'arrivée de la gauche au pouvoir bien sûr, mais aussi, concernant l'histoire des idées, la fin d'une époque avec la mort de Lacan, après celles de Barthes et de Sartre, que suivra celle de Foucault). Au niveau de la revue, le fait marquant de l'année, c'est évidemment Daney qui quitte son poste de rédacteur en chef pour rejoindre Libération, laissant Toubiana seul aux commandes. Soit l'entrée (progressive) des Cahiers dans une nouvelle ère (qu'illustrera en 1989 le changement de maquette après vingt ans de bons et loyaux services), ère d'autant plus nouvelle que l'année précédente, avec la mort d'Hitchcock (que Godard dans Libé fait coïncider avec l'arrivée du télétexte, signe selon lui d'un "reflux du visuel"), venant après celles de Rossellini, Hawks et Renoir, c'est le "carré d'as" des années 50 (celui des Cahiers, pas celui des mac-mahoniens) qui avait disparu, refermant ainsi définitivement ce qui rétrospectivement apparaît comme le livre d'or de la revue. Un livre avec ses deux parties quasi symétriques: la première qui court jusqu'au début des années 60, marquée par la ferveur cinéphile et le culte du beau, conduisant aux excès du mac-mahonisme; la seconde, celle des années 60 et 70, marquée par l'ouverture à la modernité, aux nouveaux cinémas et à l'aventure politique, conduisant aux excès du maoïsme. Et pour clore les deux, à chaque fois, une crise, surmontée dans la douleur, par des "coups de force" à l'intérieur de la revue, mais dont celle-ci finit par sortir comme régénérée (c'est son aspect organique). 

Commençons par le texte de Bonitzer qui est une sorte de constat sur ce que fut depuis ses débuts la "stratégie" des Cahiers, terme choisi à dessein qui sous-entend à la fois la coordination d'idées communes, sur "ce que c'est que le cinéma" (pour paraphraser Bazin), et les batailles qu'il aura fallu mener pour les imposer, qui mêle donc pensée et pratique:

(...) Quatre générations se sont succédées, parfois chevauchées, parfois combattues, au sein de cette revue qui a vu changer non seulement son contenu, ses rubriques, mais aussi sa maquette, son allure, ses couleurs. Rien ne peut faire cependant que le nom des Cahiers du cinéma n'ait pas dressé, attiré, polarisé des exigences communes, que la "politique des auteurs" n'ait pas laissé des traces ineffaçables, que la pensée du cinéma ne se soit pas cristallisée là, depuis la guerre, à partir des textes fondamentaux et passionnés d'André Bazin.

Une stratégie qui repose sur trois fondamentaux, jamais battus en brèche (sauf, précise Bonitzer, "lorsque, sous la pression des événements — mai 68 et la suite — les Cahiers ont/nous avons voulu mettre la politique au poste de commandement, et que ç'a été au prix de ne pouvoir, pendant un temps, pratiquement plus parler de cinéma"):

— l'amour-passion du cinéma.

S'il faut trouver, au-delà des oscillations politiques, idéologiques et philosophiques de la revue, une constante de la stratégie des Cahiers, c'est d'avoir aimé le cinéma assez pour le vouloir souverain, dans ses formes spécifiques, comme mise en scène et comme montage. Parce que nous aimons le cinéma, nous croyons à sa spécificité (nous sommes dupes de cette idée). Les théories de la profondeur de champ comme du hors-champ, l'offensive contre la "qualité française", la ligne hitchcocko-hawksienne, la "politique des auteurs", n'ont jamais rien voulu dire d'autre, et l'on aurait bien tort de croire ce débat caduc.

— la primauté de la mise en scène.

Affirmer la primauté de la mise en scène, c'est-à-dire d'une pensée d'images sur une pensée de mots, n'a donc pas toujours été une évidence. Ce n'en est peut-être toujours pas une. Qui reçoit aujourd'hui comme une évidence la formule ramassée, énigmatique, de Godard: pas une image juste, juste une image? Pourtant elle dit la même chose, vingt ans après, que ce que disait Truffaut à propos de "l'image dans la vitre" dans Under Capricorn de Hitchcock [il s'agit de la scène où Michael Wilding tend sa veste derrière une vitre pour y faire apparaître le visage d'Ingrid Bergman, "raccourci saisissant ou métaphore poétique, rappelle Bonitzer, du pouvoir miraculeux de la mise en scène"], elle tient au même vertige. Car c'est de vertige qu'il s'agit: "une idée qui s'évanouit derrière l'image qu'elle suscite" (Truffaut), une image qui reste comme affirmation pure, non pas comme une image juste — c'est-à-dire un bon reflet — mais juste une image (Godard). Et Bonitzer d'ajouter: Si la ligne hitchcocko-hawksienne a eu un sens, c'est celui-là. Pourquoi Hawks et Hitchcock, pourquoi avoir accolé sous le régime de la politique des auteurs, ces deux metteurs en scène dont les points communs, c'est le moins que l'on puisse dire, ne sautent pas aux yeux? Provocation? Non. Le point commun de Hawks et de Hitchcock, par-delà les différences humaines si accusées qu'elles peuvent paraître comiques, c'est précisément la souveraineté de la mise en scène — non l'indifférence au scénario mais la totale maîtrise, dans la mise en scène, du scénario.

— le goût pour le minoritaire.

Ainsi les Cahiers ont-ils toujours été par goût minoritaires, amateurs des marges et de ce qui est, comme dirait Eisenstein, hors-cadre. La nature était minoritaire à l'époque du studio, la mise en scène à celle du scénario, la profondeur de champ à celle du découpage; Hollywood, oui, était minoritaire dans le goût français à l'époque de la "qualité française" et des maîtres européens. L'intérêt pour le montage et les expériences soviétiques des années 20 était minoritaire au temps du règne sans partage de ce même Hollywood, à la fin des années 60. Les délires de théorisation et le volontarisme gauchiste des années 70, le prône exclusif des grands marginaux du cinéma européen (Bene, Godard, Straub, Duras), au risque de l'enfermement, de la sclérose mais aussi de la mort économique de la revue, relèvent aussi, paradoxalement, de ce besoin d'un air raréfié, mais aussi d'un cinéma vivant, in progress (au risque encore, insiste Bonitzer, de se tromper, de s'aveugler, de se raidir, de manquer des événements du cinéma, d'être injuste).

D'où le rejet de la "bonne histoire", qui soumet le cinéma et contre laquelle doit lutter la mise en scène. La mise en scène comme maîtrise, pour répondre à la question "qu'est-ce qu'une bonne histoire?", affirmation qui, selon Bonitzer, est porteuse d'une coupure, introduisant dans le cinéma [via le passage des jeunes Turcs à la réalisation] légèreté et vitesse, en même temps qu'une certaine forme d'amateurisme contre l'appareil collectif des professionnels, soit l'expérimentation, l'aventure, la solitude aussi, pour se dégager de la servitude des contingences narratives, du diktat de la bonne histoire. Et de prendre comme exemple Straub et Godard, qui seraient l'équivalent dans les années 70 de ce que furent Hitchcock et Hawks dans les années 50: "il ne s'agit pas de raconter autre chose (ou du moins pas seulement), il s'agit de raconter autrement, à une autre vitesse". Ainsi Straub qui n'essaye pas de transformer les bonnes histoires qu'il trouve (dans Schoenberg, dans Brecht) en bonnes histoires pour le cinéma, il les prend toutes crues et les jette dans le cinéma bouillant — question d'énergie: arracher les images à la lenteur, aux détours obligatoires de la production, au bout desquels on a tant de fois le même film, la même histoire. C'est décréter l'état d'urgence, la mise en scène contre tous les pouvoirs établis, tous les discours prescrits, tous les académismes. La Nouvelle Vague n'aura pas été autre chose que cela: la mise en œuvre de cet état d'urgence. 

La Nouvelle Vague, et après...

La politique des auteurs a donc été une théorie formaliste, et c'est ainsi que Rohmer et Chabrol ont pu glorifier en Hitchcock "l'un des plus grands inventeurs de formes de toute l'histoire du cinéma" (c'est ce point de vue formaliste qui choquait, malgré qu'il en eut, un théoricien comme Bazin, pour qui la profondeur de champ, par exemple, ou le montage, étaient des formes qui impliquaient un contenu). De même la Nouvelle Vague a-t-elle été, dès l'abord, une révolution formelle autant et plus que de contenu. Le contenu était essentiellement un reflet des mœurs juvéniles de l'époque, et qui, on se demande bien pourquoi aujourd'hui, faisaient vaguement scandale à l'écran. (...) Mais le scandale, ce furent les faux raccords, les licences techniques, les citations je m'enfoutistes, la légèreté en un mot.
Cinéma doublement ou triplement léger (du point de vue du contenu, du point de vue de la forme, du point de vue de la production), le cinéma de la Nouvelle Vague a fait certainement éclater quelque chose... mais pour un temps seulement, pour des raisons aussi bien politiques (l'explosion mondiale de 68 et la réaction sournoise ou féroce, mais mondiale également) que de consommation. En 1965, après Pierrot le fou (culmination des idéaux et du formalisme de la N.V.), c'est fini. Il n'y aura plus que des chemins solitaires, de plus en plus durs, dans un contexte de reprise en main généralisée.

Où en est-on en 1981? Le cinéma ne peut pas ne pas prendre l'atmosphère d'une époque (si ce n'est pas "en écharpe", ce sera par mimétisme) et l'époque est sale, dure et désabusée. On fait donc (par mimétisme) des films sales, durs et désabusés, ce qui n'en fait pas nécessairement de belles œuvres. On n'arrête donc plus de se désabuser: sur les espoirs quant à l'avenir, sur les croyances quant au passé (le communisme était une idée à la noix, le socialisme réel une escroquerie; quant à l'occupation et à la résistance, comme dit Marie-France Pisier dans Souvenirs d'en France, et ce sera le mot de la décennie: foutaises); mais aussi sur les possibilités du cinéma (et la ruée actuelle sur la vidéo, où s'expérimente techniquement une psychédélie dix ans d'âge, a quelque part un petit parfum de désespoir).
Mais là est, peut-être, le signe du renouveau. Caput mortuum: ce terme désigne en alchimie le moment du Grand Œuvre où tout paraît pourri quand tout est régénéré. Après tout, la N.V. aussi exprimait du désabusement. L'exigence actuelle, qu'elle est-elle? Du romanesque. Qu'est-ce que cela signifie? Qu'on en a assez d'être non dupe, de faire le compte des conneries, des méprises, des hypocrisies et des lâchetés qui ont tissé notre histoire récente et moins récente. On en a également assez, et il est permis de le regretter, mais c'est comme ça, de l'aridité aux couleurs de l'avant-garde et de l'arrogance du signifiant. On ne se laisse plus terroriser par ça. Le signe le plus clair de cette mutation, si c'en est une, c'est Sauve qui peut (la vie). Après dix ans d'occultation, Godard quitte la marginalité et l'expérimentation pour "raconter une histoire" dans un contexte de production "normale" et de vedettariat. Godard a toujours été un baromètre de l'atmosphère du temps...

Et Bonitzer de conclure: Maintenant que l'on sait, qu'il est démontré, que le cinéma, c'est juste des images, c'est-à-dire du cinéma, on veut de nouveau qu'elles nous racontent des histoires. Nous voulons de nouveau, comme le disait Barthes dans Le Plaisir du texte, "entrer dans la dialectique de l'attendrissement et de la haine". Encore un moment, ce seront le remords et la violence qui vont dominer, puis cette vieille vague va se retirer, le volontarisme de l'écriture, la sécheresse des sentiments, et sous les pavés... Le prochain film de Jean-Luc Godard aura pour titre, paraît-il, Passion.

Une revue "très peuplée à l'intérieur d'elle-même".

Les Cahiers auront donc été en rapport avec leur temps. Pas le simple reflet des différentes époques traversées, par mimétisme, une "image juste" de leur temps, mais "juste une image" de leur temps, au sens godardien: une affirmation (qu'elle soit passionnée, érudite, impertinente, sectaire... peu importe, en tous les cas vivante), en tant qu'image, celle de ressembler à son temps. Cette idée de ressembler à son temps, c'est Daney qui l'exprime, plus précisément, dans son texte cité plus haut. L'identité des Cahiers, c'est par là qu'elle passe. Elle s'est constituée au travers de deux chronologies, pointées par Bonitzer, dont elle marque la rencontre ainsi que le résume de Baecque: celle des "exigences communes" (laissant des traces ineffaçables) et celle des "ruptures, des combats, qui ont agité la revue, l'ont divisé, auraient pu, à divers moments, la mener à la mort." Mais, dit de Baecque, pour raconter l'histoire des Cahiers, il fallait qu'une idée l'organise. Et d'évoquer tour à tour, pour mieux les écarter: la cinéphilie, la politique, la théorie, chacune ayant connu à un moment donné son heure de gloire, objet de ralliement pour toute la revue avant d'être rejetée dans un second temps, plus ou moins violemment: ainsi de la cinéphilie dans les années 50 jusqu'à l'éviction de Rohmer en 1963 au profit de Rivette; ainsi de la politique à partir de 1968 (avec l'affaire Langlois et les Etats Généraux du cinéma) et l'expérience marxiste-léniniste du tout-politique qui suivra — loin, très loin, de Truffaut mais aussi de Rivette —, jusqu'au "retour aux films" en 1976; ainsi de la théorie du cinéma, présente depuis le début, véritable guide dans l'élection des auteurs à défendre, penser le cinéma de façon à le vouloir souverain, "d'abord comme ontologie (Bazin), ensuite comme mise en scène (les jeunes Turcs), puis comme écriture poétique (Pasolini, Godard), comme montage, comme piège à Histoire et histoires piégées", la furie théorisante du début des années 70 (ces années "non légendaires" comme les appelait Daney), se faisant de plus en plus "thérrorisante" (les "pratiques signifiantes" en lieu et place de la politique des auteurs), avec comme fin inéluctable, la mort du tyran "théorie" et le retour à une pensée plus soft.

Ni la cinéphilie, donc, ni la politique, ni la théorie, pour définir ce qui ferait l'identité Cahiers, ni même "un juste équilibre" entre les trois, dit de Baecque, mais plutôt une philosophie, celle qui énonce que les Cahiers (du moins ceux des années 60 et 70), au même titre que le cinéma et les cinéastes qu'ils défendent, ont "ressemblé à leur temps". Ainsi que le développe Daney:

Vers le milieu des années 70, dans une émission de télévision, Godard essaie de faire chanter une femme de ménage. Il aimerait qu'elle dise une phrase oubliée de l'Internationale: "producteurs, sauvez-vous vous mêmes". Cette phrase résume, en la politisant, la question alors posée aux cinéastes par la crise du cinéma moyen. Et ceux qui ont le mieux traversé le désert de ces années sans joie sont ceux qui se sont affirmés — ou confirmés — comme auteurs en "se sauvant" comme producteurs. Prenons trois cinéastes aussi différents que Godard, Vecchiali, Rohmer: ils n'ont jamais cessé de tourner; mieux: ils n'ont jamais cessé d'expérimenter. Luxe inouï à un moment où d'autres, plus dépendants de la production classique, se sont trouvés bloqués, entravés dans leur travail. Face à un système où ils ne trouvent plus à quoi se mesurer (est-ce qu'on se mesure à l'Avance sur Recettes? pas vraiment: on l'espère, on la subit), ils ont su constituer leur propre machine de production ou, comme dit Rivette (...), leur "micro-système". Une machine à produire un film mais surtout à produire la possibilité d'un autre film, après. Une machine à reproduire. L'idée de série a hanté nostalgiquement cette décennie vouée à l'affolement des prototypes, des "coups" sans lendemain. Ces micro-systèmes se sont appelés Sonimage, Diagonale, les Films du Losange, d'autres encore. S'y est condensé, sous une forme souvent parodique, tout ce qui fait depuis toujours le cinéma, ce dont il est tissé: le temps qui passe, les affects violents, les flux d'argent, les rapports de force, les dispositifs érotiques. Godard, Vecchiali, Rohmer — ces trois noms ont ici valeur d'emblèmes — ont été tentés par l'entreprise familiale, ils ont parasité le système (sans pour autant le respecter), ils ont pensé "small is beautiful", ils ont été, pour reprendre la belle expression de Deleuze, "très peuplés à l'intérieur d'eux-mêmes". Il le fallait bien puisque le cinéma moyen, celui du mainstream, de la qualité-France ou du show-business était alors singulièrement désert (cela change). Dans ces micro-systèmes qui sont aussi des mini-Majors de rêve, il y a eu tout le cinéma: une fabuleuse mémoire cinéphilique, des fausses stars (chez Vecchiali), de faux figurants (chez Godard), des économies de guerre, le sens de la gestion et, last but not least, l'amour de l'argent. Leur force, à ce moment-là, a été d'aimer le "négoce", fût-il petit, de ne pas dépendre mécaniquement des lois d'un marché qui avait rétréci. (...)
Car enfin, cette décennie-post et désenchantée n'a pas été faite de n'importe quoi. Il y a eu 68, des croyances, des discours, des utopies: la société française a été ébranlée. Souvenez-vous: la fin de la militance et le début du féminisme, le succès de l'idée minoritaire (sur l'air, aujourd'hui ranci, de "nous sommes tous des..."), la valorisation du local, du hic et nunc... Les micro-systèmes de cinéma sont bien à l'image de ces années post-gauchistes: les petites machines (désirantes), les résistances têtues (et dispersées), le travail divisé autrement (entre hommes et femmes, manuel et intellectuel), ce ne sont pas dans les récupérations tardives et bien-pensantes du cinéma moyen que cela se trouve (de Boisset à la "fiction de gauche" en passant par les fictions sociologico-naturalistes), mais bien chez ces auteurs-machines qui, pendant quelques années, ont su ressembler à leur temps.

Ressembler à son temps, c'est à n'en pas douter ce qui distingue les Cahiers à partir des années 60 de ceux, jaunes et glorieux, des années 50, vécus en vase clos. Comme l'écrit de Baecque, "c'était la volonté de Rivette lorsqu'il allait voir Barthes, Boulez ou Lévi-Strauss, c'est encore la volonté de Daney et Toubiana lorsqu'ils créent, en 1980, le "Journal des Cahiers", c'est aussi le désir de Narboni et Comolli lorsqu'ils vont à la découverte du Nouveau Cinéma, ou qu'ils lancent la revue dans l'aventure de la communauté politique en 68-69 — même le maoïsme est une façon de ressembler à son temps, en 1972". Pas une rupture, une ouverture. Qui, en 1981, donne à la cinéphilie un autre visage, et rend l'utopie plus légère... C'est justement dans le "Journal des Cahiers" que Daney, prêt à passer la main (en tant que rédacteur en chef), ouvre une perspective sur ce que pourraient être les Cahiers à l'avenir, qui conjuguerait au présent cinéphilie et utopie. Une note en témoigne, rédigée à l'occasion d'un reportage au Portugal sur les tournages simultanés de Francisca d'Oliveira, le Territoire de Ruiz et l'Etat des choses de Wenders:

Voilà longtemps que nous nous sommes habitués à parler du cinéma en termes de centres. Il y a encore de par le monde quelques empires d'images, inégalement sclérosés ou morts: Los Angeles, Paris, Moscou, Bombay, Hong Kong. Leur force est moins de produire que de se reproduire en phagocytant ce qui, dans les marges ou à la faveur des exils, se crée. C'est le destin de tout centre.
Aussi nous sommes-nous habitués à rêver d'un cinéma qui oublierait jusqu'à l'idée de centre, d'un cinéaste qui, tel le campeur ou l'asocial, ne pèserait pas plus lourd que ses images. Cette utopie, celle d'un cinéma de terrain est très utile, non parce qu'elle est viable, mais parce qu'elle fait bouger.
Ce qui est important dans le cinéma, ce n'est ni le vampirisme du Centre ni la multiplication des centres, ce sont les lignes de fuite. Que serait Hollywood sans la somme de ceux qui y ont fui? Sans la sourde dissidence de ceux qu'elle a brisés? Partout où il va, un cinéaste est un continent d'images. C'est cela aussi la cinéphilie. ("Le pôle portugais", Cahiers du cinéma n°322, avril 1981)

Un cinéma qui fait bouger, qui nous éloigne des centres... c'est le rêve de Daney, que l'on retrouvera dans ses articles écrits à Libé. Le cinéma voyagé, celui qu'on écrit au quotidien (double sens)... Et pour les Cahiers? ceux de l'après-Daney, quelle sera la voie choisie?


Moïse et Aaron de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1975).


Les Cahiers, années 80.

Précision: je ne retrace pas l'histoire des Cahiers, j'en suis bien incapable. Il s'agit plutôt d'une promenade (subjective, ça va de soi) dans ce que fut pour moi l'aventure des Cahiers, découverts au milieu des années 80. J'y avance, au gré de mes relectures, sans ordre préconçu (d'où l'aspect décousu), essayant tout de même de garder un cap.

En 1980, qu'en est-il de la trinité Cinéphilie-Politique-Théorie? Les Cahiers, au nom du Père cinéphile, du Fils politique et du Saint-Esprit théorique... De Baecque a raison quand il écrit que ce qui traverse l'histoire des Cahiers a fondamentalement à voir avec le sacré: "Les Cahiers ont choisi la souveraineté du cinéma, dogme fondateur, et ce rapport, ils l'ont vécu avec foi. D'abord, relisez la "Lettre sur Rossellini" de Rivette, "Le goût de la beauté" de Rohmer, le "Voile de Véronique" de Bazin, les textes de Truffaut et de Chabrol sur Hitchcock, ceux de Godard sur Rouch, comme une incarnation: le corps du cinéma, voilà la vérité, voilà ce qu'il faut aimer. De cette vision du cinéma comme art de l'Incarnation, découle la plus belle définition de la mise en scène ("faire bouger des corps dans l'espace") et une philosophie de la transparence du regard: seul le réel du corps, filmé sans masque, sans obstacle, est "beau". Mise en scène et beauté: ce cinéma fascine. D'où la pointe extrême de cette pensée de la représentation: l'idée mac-mahonienne, la fascination pour l'Incarnation, la beauté des corps, la violence qui les anime et la rigueur de leurs mouvements...
En réaction, face à cette fascination, une partie de la rédaction, au sein de la même foi pour un cinéma souverain, choisit une autre idée de la représentation. Ce corps qui est apparu sur l'écran, plutôt que de le regarder directement, de l'adorer, il s'agit de l'opacifier, de placer des obstacles entre lui et l'œil. D'une incarnation glorieuse et transparente, les Cahiers, au détour des années soixante (l'on nomme cela le cinéma moderne), font une incarnation délicate, troublée: corps mélangés par l'exotisme (le cinema nôvo), corps éventrés par les "béances du récit" (Godard), corps brûlés, mutilés par l'irruption obsédante de la subjectivité du regard (Persona de Bergman). Ces deux pans du cinéma (classique/moderne, cinéma de poésie/cinéma de prose, etc.) visitent les deux manières de l'Incarnation, les deux façons d'être de l'Image: le corps de gloire et le corps de douleur.
Mais cette pensée de la représentation ne sort pas indemne des expériences théoriques et politiques du début des années soixante-dix. Le corps du cinéma n'a pas seulement été brusqué, il a été détruit. Découpé par le montage, perdu par le gros plan, le voilà dans les pages mêmes des Cahiers, haché par le photogramme qui a pris la place des photographies, puis exclu de façon encore plus radicale avec l'arrêt de l'illustration, tandis que les textes écrits alors théorisent et dénoncent les illusions idéologiques de la représentation. Les Cahiers ont détruit le corps du cinéma, l'incarnation a été défaite: l'iconoclasme découle de cet interdit de l'image.
Tout le travail de la fin des années soixante-dix consiste, au contraire, à redonner corps au cinéma, par une compréhension de la culture populaire (Allio et Foucault), de l'Histoire (Syberberg), du mouvement (Godard et Deleuze), par l'expérience de l'épouvante corporelle (De Palma, Cronenberg) ou la curiosité pour le corps de l'Autre (la science-fiction).

En 1980, si l'amour du cinéma est toujours là, peut-on encore parler de foi? Si "l'histoire des Cahiers s'est longtemps écrite comme une guerre de religions" (de Baecque), et à la religion du "beau" (période classique) a succédé la religion du "nouveau" (période moderne), qu'en est-il après? Les années 80, période postmoderne s'il en est (en attendant l'hypermoderne), témoignent davantage d'une crise de foi. Pas au sens, pour les Cahiers, d'une remise en cause de leur amour du cinéma, ni de ce qu'il en est de sa souveraineté, mais au sens où, vu le champ de ruines laissé par l'aventure marxiste-léniniste, reconstruire la revue ne pouvait se nourrir d'une simple foi retrouvée. C'est d'un amour raisonné, et non plus aveugle, qu'il va falloir faire preuve pour que les Cahiers revivent. Ce qui suppose une bonne dose de pragmatisme (davantage incarné par Toubiana dans l'attelage qu'il compose avec Daney). Et pour commencer: une base qui soit solide, autrement dit une équipe solide. Et quoi de plus solide, que ceux qui étaient déjà en place, non seulement pour leur expérience de la revue, les rendant immédiatement opérationnels, mais plus encore parce qu'il n'y a pas meilleures plumes. C'est quasiment toute l'ancienne équipe qui se retrouve sur le pont (seul exclu: le vilain Pakradouni). Même Comolli et Narboni ne sont pas loin, officiant en coulisses. C'est en février 1978, avec le n°285, après trois années qu'on qualifiera de balbutiantes (mais déjà prometteuses), que prennent corps, dans un nouveau corps (dessiné par le graphiste Jacques Daniel), les nouveaux Cahiers. Pour marquer le coup: une photo en couverture, et pas n'importe laquelle: Monsieur Verdoux, Chaplin qui vient de mourir (en même temps que Hawks et Tourneur, ce dont rend compte Biette dans le numéro, sous le titre lapidaire: "Trois morts"). Verdoux, ça renvoie à Bazin, au mythe de M. Verdoux: le mythique, écho à la première période des Cahiers (même si le texte de Bazin a été écrit avant); mais aussi Verdoux en "avatar de Charlot", dans une nouvelle peau, comme le sont les nouveaux Cahiers. Et pour officialiser la chose, un éditorial, qui aujourd'hui encore, conserve une bonne part de son actualité:

(...) il nous semble que le moment est venu de faire le point, de dire dans quelle direction nous entendons aller, où nous en sommes, le cinéma et nous. Plutôt dessiner un cadre qu'ériger une ligne.
Un mot sur la conjoncture.
(...) cette "crise du cinéma" dont on parle avec une telle délectation, est-elle conjoncturelle ou s'agit-il d'un mot charitable pour dire que le cinéma se meurt? Et s'il s'agissait plutôt de cette crise endémique par laquelle le cinéma depuis toujours essaie de "se refaire", comme une machine qui ne fonctionne que parce qu'elle est détraquée?
Répondre à cette question est peut-être hasardeux, ou hâtif. Encore faut-il qu'elle soit posée. Car il y a tout de même deux ou trois choses que nous savons, aux Cahiers.
Par exemple que (...) le spectateur de bon sens, à la fois dupe et exigeant, pour lesquels les grands films du passé ont été faits (hier la nourriture du cinéphile, aujourd'hui les "classiques" offerts par la télévision) est en voie de disparition. Nous entrons dans l'ère du "consommateur culturel", qui est un nouveau type de spectateur, encore mal connu, à la fois non-dupe et "curieux", plus cultivé mais aussi plus facile à intimider (par le label "qualité", par une politique des auteurs généralisée, donc vidée de sens).
C'est là une conséquence d'une mutation dans les media qui ne fait plus de doute. Le cinéma a été un medium dominant. Il ne l'est plus. Il a eu le monopole de l'imaginaire de masse. Il ne l'a plus. C'est aujourd'hui un medium dominé, par la télévision bien sûr, mais surtout par tout langage publicitaire. Ce qui signifie en retour que le public actuel de cinéma (...) attend du cinéma qu'il soit une formidable caisse de résonance idéologique, un peu à la manière des films qui, à la télévision ou dans les appareils culturels, "préparent" le débat. Mais qui ne font guère plus. C'est aussi par rapport à un tel public (et pas seulement à ce qui subsiste du "grand public") que les films sont pensés, fabriqués, lancés, plus comme des raids sur le marché culturel que comme des entreprises de production (et le mot "production", du coup, reprend tout son sens).
Cette mutation du cinéma entraîne-t-elle une crise correspondante dans ce qui s'écrit autour du cinéma? Y a-t-il une crise des revues de cinéma? Sans doute mais elles ne le savent peut-être pas toutes. Il y a des choix minima à redéfinir.
Par exemple, une revue de cinéma doit-elle épouser la cause du cinéma, participer à une sorte de front uni pour la défense du cinéma, toutes professions réunies, toutes contradictions résorbées? Nous ne le pensons pas. Il se passe assez de choses en France (ou plutôt à Paris, ville privilégiée) pour alimenter des revues qui se donnent pour seul objectif de "suivre" l'actualité. Sauf que cette sacro-sainte "actualité" est de part en part pré-déterminée, pré-mâchée par l'ensemble de la profession (du producteur au publiciste). La critique, telle qu'elle continue à être pratiquée, se distingue de plus en plus mal de la publicité. Il nous semble qu'un vrai discours critique ne consiste pas seulement à produire des avis, des jugements, des analyses (ce que nous nous proposons de faire plus que jamais), mais aussi à essayer de découper différemment le cinéma. C'est ce que les lecteurs des Cahiers sont en droit d'attendre.
Il y a des découpages faciles mais stériles, n'aidant pas beaucoup à penser. Comme l'opposition du "système" et du "marginal". Cette dichotomie fait plaisir de part et d'autre mais elle a pour effet d'unifier peureusement, soit au sein de la profession (non merci pour participer à la reconstitution de la "qualité française", fût-elle de gauche), soit à sa porte ou dans ses marges (aucune envie non plus d'encourager la revendication de la pauvreté militante et bien-pensante, luttant avec ressentiment "contre la récupération"). D'abord le système et ses marges sont plus liés qu'il n'y paraît (c'est même un des effets de la "crise"). Ensuite parce que c'est justement dans leur entre-deux que les choses les plus intéressantes se passent.
Par exemple, Straub et Godard. Ces deux noms, depuis quatre ans, sont revenus avec insistance dans les Cahiers. Mais nous n'avons peut-être pas bien expliqué ce qui fait leur importance à nos yeux, pas seulement leur indéniable statut de "grand cinéaste", mais aussi leur refus obstiné de cette dichotomie système/hors système, leur acharnement à toujours postuler un spectateur (à respecter, même sans ménagements), leur souci d'interroger le monde à partir de ce qui leur reste de l'ancien cinéma: les gestes du cinéma. Ce sont des artisans. Leur travail permet de mieux saisir, comme livrée à elle-même, cette part d'artisanat qui allait de pair jadis avec la part d'industrie et que le naufrage de l'industrie, sa fuite en avant accélérée, rendent aujourd'hui visible. C'est le principal intérêt du retour de la question cinéphilique: retour à des gestes, à la question "comment?"
Il y a d'autres découpages, tout aussi stériles. Comme de définir le cinéma par la négative, par ce qu'il n'est pas, pour en cerner la "spécificité". C'est une approche aujourd'hui dominante à l'université: on y étudie le cinéma tel qu'en lui-même et à l'abri de tout ce qui pourrait le polluer. Cinéma "pur" contre cinéma "impur": la préférence anciennement accordée par Bazin à ce dernier continue à prévaloir pour nous.
Ce qui veut dire: étudier le cinéma dans son hétérogénéité même. Sociale: aussi bien les quartiers réservés (le porno) que les habitats design (la pub), dans les quartiers résidentiels (Bergman) que les deux-pièces kitchenette (Moullet). Et aussi: l'étudier dans ses rencontres, ses tangences, ses voisinages avec d'autres media, d'autres chaînes d'images enregistrées, tracées sur d'autres supports, la peinture, la photographie, la vidéo, etc.

Pas de ligne donc, mais un cadre, où à la trinité Cinéphilie-Politique-Théorie, propice aux crises, se substitue quelque chose de mieux contrôlable, qui puisse se réguler de lui-même, une sorte de crise permanente, endémique, à l'instar de celle du cinéma, qui ferait des Cahiers une machine elle aussi toujours en train de "se refaire". Il en est ainsi de la cinéphilie, de la politique, de la théorie, machines à l'intérieur de la machine, appelées à se refaire via une sorte de mouvement critique perpétuel (la Critique, quatrième terme pour contenir le conflit entre Cinéphilie, Politique et Théorie) qui durant les deux années à venir va servir de rampe de lancement pour la revue:

critique de la cinéphilie: à travers les textes de Biette sur d'anciens films américains qu'il a revus à la télévision ou lors de rééditions (le cinéma d'hier conjugué au présent), et bien sûr la diatribe (postmoderne) de Skorecki "Contre la nouvelle cinéphilie": (...) "La télévision est le dernier endroit où quelque chose de la lucidité hallucinée de la cinéphilie d'hier est encore possible: allez-y vous vautrer dans le sublime et le débile, toutes notions de temps et de goûts mêlées! Démêlez la laine enchevêtrée du 625 lignes pour vous tricoter un vêtement à votre mesure, hasardeuse et logique! C'est bien le seul lieu, trop familier pour qu'on s'en avise, où le dernier ciné-télé-phile peut échapper à la mort monotone, partir à l'aventure...", texte auquel répondra sèchement Kané, mais qui n'empêchera ni Skorecki ni Biette de poursuivre leurs chroniques sur les vieux films vus à la télé, résultat peut-être d'une transaction au sein de la rédaction, en tous les cas, exemple parfait de cette "hétérogénéité" revendiquée par Daney et Toubiana dans leur édito. La "cinéphilie en question" aussi à travers les textes de Bernard Boland ("Sortir de la nostalgie?" et surtout "Passe Montagne, film français" qui voit Stévenin, au contraire de Jacquot, Miller et Tavernier, en sauveur de la cinéphilie, "rendue à la santé et au sommeil de la vie— dans une note de bas de page, Boland précise que ce qui l'intéresse, "c'est la position contradictoire du cinéphile pris entre la tentation de la folle glorification du film comme machine (exprimant ainsi la vérité de sa place mais condamné au mutisme et à la contemplation) et le recours à l'auteur comme possibilité de dégagement, de réveil, de communication. L'auteur réintroduit la différence, le relatif, le partiel; il permet de parler des films, peut-être d'en faire."

critique de la politique, qui s'exprime à mon sens dans l'importance accordée par la revue à Straub et Godard, et leur positionnement en dehors de la "dichotomie système/hors système", de même que "leur souci d'interroger le monde à partir de ce qui leur reste de l'ancien cinéma". (à développer — cf. infra Oudart contre Straub et Godard)

critique de la théorie: le plus gros chantier pour les Cahiers, tant la théorie c'est quand même ce qui a servi de fer de lance à la revue depuis une dizaine d'années et, en dépit des dérives, était devenue sa marque de fabrique, surtout auprès de l'université (notamment américaine). La critique portera sur les outils, autour de ce que la revue appelle des "questions de figuration" qui, selon Daney, "permette à une interrogation fondamentale sur le cinéma de faire retour. A la fois pour ressaisir ce qui peut et doit l'être des dix dernières années de réflexion théorique (cinéma et sémiologie, cinéma et psychanalyse, etc.) et pour réenvisager le cinéma, cet art "pas comme les autres", comme dit Jean Louis Schefer. En ces moments non dénués d'anti-intellectualisme (le ouf repu de tous ceux qui ont eu peur ces dernières années — peur de la théorie, peur de la politique, peur de la conjonction — a quelque chose de vaguement dégoûtant, comme si à l'intelligentsia de gauche succédait une bêtitsia de droite) et dans la lassitude des discours institués, il faut reposer ces "questions de figuration", et de ce mode particulier de figurer qu'est le cinéma, à ceux — ils sont rares et plutôt seuls — qui réfléchissent sur le statut des images en cette fin de siècle." Et d'interroger Jean Louis Schefer ("L'homme ordinaire du cinéma"), Pierre Legendre ("Où sont nos droits poétiques?"), remettant en question, respectivement, la psychanalyse et la sémiologie, appliquées au cinéma. A la place, interroger avec Bonitzer, les questions purement esthétiques de "décadrage" (cinéma et peinture) et de hors-champ, toujours avec un esprit critique: "Le cinéma qui nous intéresse est celui qui joue des hors-champs: vous devez commencer à le savoir, on ne cesse de le seriner (c'est drôle, on a l'impression d'être les seuls). Les grands cinéastes — Hitchcock, Lang, Mizoguchi, Tourneur, Dreyer, Duras, Straub, Godard — sont ceux dont la mise en scène, l'écriture, le montage, s'articulent d'effets de hors-champ, d'un fading de la représentation. Car c'est en jouant du hors-champ, des hors-champs, c'est-à-dire en ouvrant le film au pas-tout, que le réel à quelque chance d'y pointer, et d'être subvertie la répétition du même." (en ouverture de son texte sur Vincent mit l'âne dans un pré... de Pierre Zucca). On y ajoutera, toujours avec Bonitzer (qui a participé avec Toubiana à l'écriture du scénario de Moi, Pierre Rivière... d'Allio, d'après Foucault, et futur scénariste de Ruiz, Téchiné, Kané, Rivette...), les questions de "récit": "Bernard Boland soulignait récemment avec raison une phrase du dialogue de L'Homme qui aimait les femmes, et qui est à prendre bien entendu à compte d'auteur: Vous êtes narratif, nous n'avez pas peur de raconter une histoire. Qui a peur, aujourd'hui, de raconter une histoire? Disons que c'est une peur diffuse, issue de la modernité, pas seulement et pas principalement cinématographique (littéraire aussi bien, je dirais même surtout littéraire, mais qui s'est propagée ailleurs), un "soupçon" comme on dit, porté à l'encontre du narratif, du romanesque, via un naturalisme dépassé, largement dénoncé et, il est vrai, endémique dans le cinéma, le cinéma français du moins. Aujourd'hui, un peu partout, c'est plutôt le manque d'histoires, de bonnes histoires, qui se fait sentir. La crise du cinéma, c'est aussi la crise du cinéma romanesque, le désir cinéphilique frustré de vibrer auprès d'un récit aussi passionnant et bouleversant qu'ont pu être pour notre génération, au hasard et inégalement, Moonfleet, la Dame de Shanghai, Mrs Muir, par exemple. Est-il possible aujourd'hui de trouver au cinéma l'esprit de générosité et de passion qui anime le moindre des écrits de Stevenson?" (en ouverture de son texte sur les Enfants du placard de Benoît Jacquot).

Et, complément inévitable: la critique de la critique (qui mêle donc cinéphilie, politique et théorie), avec notamment les deux textes polémiques de Jean-Pierre Oudart: "A propos d'Orange mécanique, Kubrick, Kramer et quelques autres" (qui fait suite dans le même numéro à celui de Skorecki contre "la nouvelle cinéphilie") et "Notes de mémoire sur Hitler de Syberberg", dans lesquels il dézingue les idoles Straub et surtout Godard, la modernité s'incarnant davantage, à ses yeux, chez Kubrick, Robert Kramer et Syberberg:

(...) Il n'y a pas longtemps, Saint Jean-Marie et Saint Jean-Luc, Godard et Straub, passaient aux Cahiers du cinéma pour le fin du fin de la modernité cinématographique. Pour moi, la problématique des enjeux de la modernité s'inscrit plutôt, dans ses lignes de plus grande tension, dans l'impossibilité de réconcilier le cinéma de Milestones et celui d'Ici et ailleurs, le cinéma d'Orange mécanique et celui de Non-réconciliés, et c'est dans la pensée de cet impossible conciliation qu'il y a urgence à travailler le cinéma, y compris théoriquement. Parce que cette impossibilité interroge à la fois les problématiques critiques-théoriques et la politique des auteurs-Cahiers depuis 68...
(...) Il y a une infinie distance entre le cinéma de Syberberg et celui de Godard qui, par un retournement à 180°, est pour moi, tel que je l'ai reçu, depuis 10 ans, comme beaucoup, dans la gueule, l'aboutissement le plus raffiné, le plus sophistiqué, du recouvrement du cinéma par le scénario dogmatique: les images ne doivent pas séduire, les spectateurs ne doivent pas rêver. L'effet de rêve est voué à la malédiction, dans un cinéma dont la scénographie et les procédures de montage sont faites pour répéter aux spectateurs qu'ici n'est pas ailleurs, et qu'autrement dit, pour parler clairement, en tant que spectateurs, ils ne doivent pas cesser de savoir, et éprouver douloureusement et honteusement, qu'ils ne sont pas dans le coup, de là où on travaille, de là où on souffre, de là où on meurt. Ce que répète le cinéma de Godard aux cinéphiles politisés de ma génération depuis le groupe Dziga Vertov, ce n'est pas autre chose que cela: vous n'êtes pas dans le coup, vous n'êtes pas là où il faudrait être, vous avez manqué le train ou vous n'avez pas pris le bon, vous êtes des négativités sans emploi. Ce que j'ai appelé le surtravail du signifiant, le déjà-cliché et la stratégie du montage selon Godard, c'est à répéter que ça sert aux Cahiers, à étayer esthétiquement et théoriquement le travail de deuil du gauchisme.
J'aime aujourd'hui le cinéma de Syberberg, contre celui de Godard, parce que je ne m'y sens pas complètement déplacé par les interrogations qu'il fait lever sans poser aux spectateurs la moindre question. Parce que je n'y suis pas à l'école, sous un prétexte politiste de plus en plus vague. Parce que je n'y suis pas surveillé. Et aussi parce que c'est, à sa façon, un cinéma très local, qui a l'extrême souci de se localiser. C'est un cinéma qui ne respire pas la honte, comme celui de Godard, d'être fait par et pour des petits-bourgeois qui ont un tant soi peu le souci de l'histoire et de la politique. Un cinéma qui a un goût, une sensibilité, un cortège de soucis, une esthétique spécifique. Godard, malgré son petit côté pop, Mirò et graffiti, c'est un cinéma qui n'est pas seulement étayé par un fantasme planétaire, mais qui a le goût de mort du cinéma planétaire des media, et s'y complaît avec morosité.

Quant à l'hétérogène, qui est lui-même porteur de crise, par la confrontation des éléments qui le compose, on peut dire qu'il se manifeste à tous les niveaux: exemplairement dans le rapport cinéma et télévision, on l'a vu, avec Biette et Skorecki, mais aussi vidéo (Godard: après Six fois deuxFrance tour détour deux enfants, van der Keuken, Nam June Paik...), peinture (le Quattrocento, Velázquez, Cremonini, Monory et Fromager), photographie... pornographie ("Le sexe froid" par Yann Lardeau), comme annoncé dans l'édito. Mais encore: dans l'éloge de Syberberg et de son film Hitler, le côté kitsch, l'aspect "magazine de quat'sous", traités par Oudart et Bonitzer (Séduction et terreur au cinéma), le jeu de Totò, dont "le corps comique et paroxystique se débat contre toutes les fictions, celle des récits qu'il ne parcourt qu'en les brisant, celle d'une langue italienne artificielle et imposée qu'il s'obstine à réinventer en la massacrant, celle d'une identité et d'une nature humaines réservées, qu'il jouit de faire basculer entre l'animal et la machine..." (Comolli et Géré), le montage dans Genèse d'un repas de Moullet, le numéro spécial (impossible à faire) de Godard, le son chez Tati, Apocalypse Now en couverture, Coppola cohabitant avec Straub (De la nuée à la résistance)...

Et pour finir — en contradiction (logique) avec ce qui précède — Ozu: le choc esthétique qu'a dû être, à cette époque, la découverte de ses films (Voyage à Tokyo, le Goût du saké...), que résume à sa manière Alain Bergala: "Notons au passage qu'il a fallu attendre les films d'Ozu pour que nous apparaisse comme une évidence lumineuse que le cinéma n'est pas condamné à être un art de l'événement, de la figure, mais qu'il peut aussi trouver un état de perfection dans l'art de montrer la trame continue, la vacuité étale, le temps de fond (comme on le dit de la toile) dont quelques événements infinitésimaux, en séries un peu dérisoires, pris en charge par une énonciation pré-réglée, viennent légèrement affecter la surface et nous la rendre ainsi sensible, pour elle-même, sans que la figure occulte le fond mais nous permette au contraire de mieux en jouir.
Le spectateur (...) doit consentir sans trop de résistance à cette torpeur un peu vide, à cet ennui léger, à cet état de vacance dont parlait Jean Narboni à propos de Flammes d'Arrieta, il doit être disposé à goûter comme un plaisir cette attente légère, diffuse, cette langueur de l'énonciation, et donner congé en lui au spectateur qui a besoin d'un maître comme à celui qui est en quête du secret." (L'être-ange au cinéma)

Focus:

Janvier 1980. Daney et Toubiana créent "Le Journal des Cahiers (qui remplace "Le Petit Journal"). Les deux Serge s'en expliquent dans l'édito:
Un journal dans une revue? Un monstre à deux têtes ou deux têtes pour un monstre en crise? Il est clair aujourd'hui que tout projet de revue est obéré par l'accélération donnée à la consommation culturelle. La mode est au discours éphémères, à l'écriture au jour le jour, au prêt-à-penser. Mais il y a crise aussi du côté de la presse d'information qui laisse de moins en moins de place au reportage, au discours critique et au tranchant du goût. D'où un babil généralisé, pas vraiment critique, pas vraiment publicitaire, tout cela à la fois allégeance aux modes et aux Institutions.
Une revue accueille un journal avec ce pari: donner le désir de combler le fossé qui se creuse entre ceux qui devraient dire ce qu'ils savent du cinéma (informer) et ceux qui devraient dire ce qu'ils voient dans les films (critiquer). Relever ce pari c'est ouvrir nos colonnes à tous ceux qui aiment le cinéma.

De fait, le début des années 80 voit les Cahiers s'ouvrir, telle une fleur, à tout ce qui fait le cinéma: on voyage beaucoup, d'abord en Allemagne puis de plus en plus loin, avec une prédilection pour l'Asie: Inde, Japon, Hong Kong, Taïwan et même l'Indonésie (Daney); on rencontre beaucoup de monde: d'abord, les "anciens" des Cahiers: outre Godard, qu'on a jamais quitté — Numéro deux est le film le plus marquant de la décennie passée —, Rivette, Rohmer, Chabrol et bien sûr Truffaut pour qui c'est le grand retour (après un compagnonnage chaotique), hélas endeuillé par sa disparition fin 84, justifiant un numéro spécial où il est moins question de ses films que de l'univers romanesque dans lequel ils s'inscrivent; mais aussi ceux qu'on avait un peu mésestimés (Pialat), un peu abandonnés (Eustache); en fait, c'est tout le cinéma d'auteur français qui est au rendez-vous: Straub bien sûr (l'autre compagnon de route avec Godard), Bresson, Demy, Garrel, Téchiné, Mocky... + Akerman (qui est belge), sans oublier Duras — un numéro spécial pour elle toute seule. Les numéros spéciaux sont d'ailleurs nombreux durant cette période: un spécial Télévision, le médium "cool", comme on dit à l'époque, un spécial "Made in USA", qui permet de rencontrer Scorsese, De Palma, Coppola, Cimino, le critique Manny Farber... un spécial Raoul Ruiz (extraordinaire)... sans compter les Hors-séries (Syberberg, Pasolini, Welles, Hitchcock, Hong Kong). On rattrape le temps perdu avec les films de Ferreri, Fassbinder, Cassavetes, Oshima, Bertolucci, Tarkovski, Skolimovski... Aucune grande signature n'échappe à cette boulimie de cinéma que sont pour les Cahiers les années 80 (après le pain sec des années 70-75): Kubrick, Kurosawa, Chahine, Fuller, Satyajit Ray, Antonioni, Bergman, Jerry Lewis, Fellini, Leone... C'est l'occasion aussi de grandes découvertes (Ozu et Oliveira en premier lieu, puis de nouveaux cinéastes: Cronenberg, Brocka, Lynch, Carpenter...), comme de re-découvertes (Mizoguchi, Barnet, Naruse, Griffith, Dreyer, les Hitchcock-Paramount, Sjöström...). On lit également beaucoup — d'autant qu'on s'est mis soi-même à l'édition (avec Gallimard) — de Barthes (La Chambre claire) à Deleuze (L'Image-mouvement), en passant par Ollier (Souvenirs Ecran) et Schefer (L'Homme ordinaire du cinéma); on s'intéresse au cinéma fantastique ainsi qu'à la technique (le dialogue Godard/Beauviala autour de l'Aäton 35), on débat sur la réforme du cinéma, les nouveaux médias (Canal+), la vidéo et les magnétoscopes (avec Jean-Paul Fargier en grand "manie-tout"), on s'inquiète du cinéma d'auteur et de la fonction de la critique... Cannes et Venise y sont investis comme jamais. Et au sein de la revue de nouveaux noms apparaissent: après Serge Le Péron et Danièle Dubroux, après Alain Bergala et Yann Lardeau, c'est le tour de Charles Tesson, Olivier Assayas, Alain Philippon, Hervé Le Roux... Sinon on aime encore la polémique entre rédacteurs (sur Loulou, sur Et vogue le navire...) et les calembours (la palme à Narboni qui nous la narre bonne à propos d'E.T., même si le calembour est dans le film: "d'où elle sort la créature? d'Uranus? de your anus?"— Spielberg, pain béni pour les jeux de mots puisque déjà, à propos de Rencontres du troisième type, Biette s'y risquait — c'était plus tiré par les cheveux — avec true UFO/Truffaut). Quant au goût des listes (celles des films de l'année), il revient, qui voit triompher la Femme de l'aviateur de Rohmer et Francisca d'Oliveira en 1981, Une chambre en ville de Demy en 1982, A nos amours de Pialat et l'Argent de Bresson en 1983... Pour l'anecdote, notons dans les listes de 1982 de Daney et Skorecki la présence — en cadeau Bonux — de spots publicitaires et de vidéo-clips, signe que, concernant la télévision (omniprésente depuis que le nouveau pouvoir lui impose de nouvelles règles), on ne se contente pas de parler des films qui y sont diffusés (Skorecki, Biette et les "fantômes du permanent") ou des magazines consacrés au cinéma ("Cinéma, Cinémas", de Claude Ventura, Anne Andreu et Michel Boujut, débarque sur la "2" en 1982), mais bien, comme prévu, de tout ce qui touche à l'image (même si l'engouement n'a parfois qu'un temps, cf. le film publicitaire)... la formule "juste une image" n'ayant jamais été aussi juste qu'en ces années-là (c'est aussi le titre de l'autre émission-phare, bien que plus confidentielle, concoctée par Thierry Garrel, Louisette Neil et Philippe Grandrieux — deux hommes et une femme là aussi — sur les "nouvelles images").

Si Daney quitte la rédaction en chef en 1981, c'est en 1985 qu'il s'éloigne vraiment de la revue. L'esprit insufflé y demeure, mais la surchauffe menace. Tout va trop vite. Les films sont de plus en plus nombreux à sortir chaque semaine (un mal qui va aller en empirant), et à multiplier les pôles d'intérêts — contrecoup toujours de la période de disette vécue précédemment — au gré d'une actualité qui elle-même ne fait que s'accélérer en recyclant à tout-va, on gagne en variété (qui permet de faire coexister dans un même numéro — en l'occurrence celui de décembre 1984 —, à côté des films à l'affiche, ceux à venir de Coppola, Chabrol et Godard, un entretien avec Catherine Deneuve, le cinéma indépendant new-yorkais — au sein duquel Jim Jarmusch —, Edgar Reitz, l'auteur de Heimat, pas encore sorti en France, un réalisateur du muet: Victor Sjöström, et les nouveaux cinéastes de Taïwan, tels Edward Yang et Hou Hsiao-hsien, présentés par Assayas...) ce qu'on perd en temporalité, au sens du temps nécessaire au lecteur/spectateur pour rencontrer un film, une œuvre, un auteur..., ce qui fait que ledit lecteur est plus invité à ingurgiter ce qu'on lui propose qu'à s'y abreuver (et ce d'autant plus que dans le numéro suivant, les cartes seront redistribuées, on parlera de tout autre chose, actualité oblige). Cette accélération, poussant à l'encombrement (Daney pense que le lecteur qui ne peut pas tout lire tout de suite y reviendra plus tard, est-ce bien sûr?) — pour éviter le survol et l'absence de débat contradictoire, entraînant une forme de consensus (moins les évaluations sont fines, approfondies, plus elles se ressemblent) —, crée une pression chez le critique consciencieux:

Toubiana: Il y a tout un courant qui, constatant que la critique n'a presque plus de poids, que c'est un métier toujours aussi peu rentable pour ceux qui l'exercent, qu'en l'exerçant les gens prennent le risque de porter sur eux une part d'abjection (il y a des tas de gens qui nous vivent comme des emmerdeurs, des donneurs de leçons ou des artistes ratés), prend la fuite, s'amuse à faire des pirouettes en fait d'évaluer les films, joue aux fléchettes par films interposés, (ils) mettent le son ou le ton de leur critique un peu trop fort. Ce qui importe à leurs yeux, c'est le subjectivisme, le culte de sa propre personnalité critique, plus que la mise à l'épreuve de son amour du cinéma, ou la mise à l'épreuve de son amour de rendre compte de son amour du cinéma, si on veut [credo cahiériste]. Je n'aime pas beaucoup cette attitude mais elle a un avantage: elle fait foin du masochisme critique, elle met en avant son humeur. Or la critique d'humeur, si elle a ses limites, ne laisse jamais froid le lecteur, ne l'ennuie pas si elle est faite avec talent, et permet au lecteur de réagir.

Daney: Ce qui manque aujourd'hui, c'est une idée du cinéma un peu transversale. Plus personne ne pense qu'on est sur un chemin et qu'il y a quelque chose à frayer.

Toubiana: Du coup, les gens fonctionnent comme des critiques culinaires: j'ai vu le film avant vous, je l'ai goûté, voilà comment est la sauce: Coluche est bien, le scénario est nul... et c'est fini!

Comme le disent ailleurs Toubiana et Daney, le problème de la critique des années 80, c'est qu'elle suit ce mouvement d'accélération là où elle devrait ralentir, prise dans ce que Daney appelle l'effet de présent, qu'il résume ainsi: Il est vrai que la critique est faite pour ralentir, qu'elle ralentit et que peu de gens lisent. Si on ne met pas en scène ce présent six mois, trois mois ou trois semaines avant la sortie d'un film, l'effet de présent n'existe plus. (...) Au moment même où il sort, si un film n'est pas déjà attendu, il n'est pas au présent, il est versé dans le compte-courant de l'image où il est en compétition avec la vidéo, la télé et c'est une autre économie. 

On voit dès lors où se situe l'enjeu pour les Cahiers dans les années 80. Entretenir l'effet de présent en créant de l'attente. C'est tout le sens de ces numéros où l'on parle autant des films qui sortent que de ceux qui vont sortir, via tous ces reportages sur les tournages. Où l'on parle aussi des grands cinéastes du passé, à l'occasion d'une rétrospective, d'un livre, et pas seulement au moment de leur mort. Où l'on convoque la mémoire du cinéma en même temps qu'on évoque les prochains films des cinéastes qu'il faut défendre, les auteurs-Cahiers (de plus en plus nombreux, au passage), pour mieux présentifier l'actualité du moment, tous ces films qu'on livre, à grand renfort de publicité, à la consommation du spectateur. Il y a un parallèle évident entre un système, concurrencé par la télévision et cherchant comment faire revenir les spectateurs dans les salles, et une revue qui porte encore le poids de ses années d'égarement et cherche, elle, à reconquérir ses lecteurs, mieux à en conquérir de nouveaux. Avec le risque, pointé par Daney, d'ajouter encore un peu plus à cette "valeur-culture" déjà acquise par le cinéma (avec ce que cela peut avoir de sclérosant, de muséal...) au détriment de l'immédiateté (cette part de spontanéité qu'offre une approche plus "journalistique" du cinéma).

Même si ce n'est pas spécialement à ça que pense Daney quand il précise que la bagarre de l'Art et essai, livré à un moment, a été gagné depuis longtemps et qu'aujourd'hui "il est devenu très artificiel de mimer le débat ou une polémique à propos d'un film", on ne peut s'empêcher de penser à la polémique opposant en 1982 l'As des as à Une chambre en ville, polémique initiée par Gérard Lefort dans Libé sous prétexte que, les deux films étant sortis la même semaine, le premier, conçu pour séduire à grands frais le public, détournerait à son profit les spectateurs du second, polémique vaine et qui fera pschitt tant elle témoigne d'une profonde méconnaissance de ce qu'est un public, de ce qu'est devenu le public. D'abord, bien sûr, parce que rien ne dit que ceux qui sont allés voir le Belmondo auraient été voir, si ce dernier n'était pas sorti en même temps, le Demy, mais surtout parce qu'il y a plusieurs publics: pas tant la distinction entre celui qui n'irait voir que les (bons?) films d'auteurs et celui (le grand public qui est aussi "bon public") qui n'irait voir que les (mauvais?) films commerciaux, que, naviguant entre les deux, une sorte de public moyen dont on ne peut rien dire, ni prédire, de ses préférences puisqu'elles-mêmes parfaitement fluctuantes. De sorte que, parmi les spectateurs qui le constituent, il y a ceux (nombreux) qui ne sont allés voir que le Belmondo, ceux (rares) qui ne sont allés voir que le Demy, et puis ceux (pas si rares) qui sont peut-être allés voir les deux ou bien n'en ont vu aucun. Et à l'arrivée, rien qui justifie d'opposer ces deux films si différents, appelés à vivre séparément leur carrière commerciale. Il est clair que Belmondo n'est pour rien (comme il le dit lui-même) dans l'insuccès du film de Demy. On peut considérer que Une chambre en ville a en fait rencontré son public, sauf que dans les années 80 ce type de public est devenu très minoritaire, et que s'il faut trouver un coupable c'est justement du côté de la critique, de celle-là même qui s'est lamentée de l'échec du film, parce que, en suivant le raisonnement de Daney, elle n'a pas su susciter l'attente, rendre en amont le film suffisamment présent, le laissant pour le coup démuni au moment de sa sortie. Alors qu'à l'inverse, le succès rencontré l'année suivante par les Trois Couronnes du matelot de Ruiz tient, en partie, à la "présence" du cinéaste dans les mois qui ont précédé la sortie du film, avec notamment le numéro "spécial Raoul Ruiz" publié par les Cahiers après la "Semaine" de ces mêmes Cahiers où avait été présenté/acclamé le film. (Cet "effet de présent" n'a bien sûr rien d'absolu: cf. Rohmer dont les films, de par leur mode de production — le fameux micro-système — peuvent surgir sans qu'ils soient attendus, l'effet de présent se confondant alors avec un véritable effet de surprise, pour le public autant que pour la critique.) 

Pourquoi cette digression? Parce que, pour les Cahiers, la question du public est comparable à celle de ses lecteurs. Elle est même centrale, posée dès le départ par Bazin. Les années 80 voient l'arrivée d'un nouveau public, comme d'un nouveau lectorat, plus cultivé, encore plus urbain peut-être qu'avant, pratiquant comme dit Daney le "bouche-à-oreille culturel". Et au sein de ce public (lecteurs potentiels de la revue), il y a ceux, minoritaires, qui, dans la tradition utopiste de ce dont rêvait Bazin (créer un bon public qui sera plus exigeant et exigera de meilleurs films), ne vont voir que des films comme Une chambre en ville, et ceux, moins exigeants, "branchés" dit Daney, qui veulent quand même se divertir et n'iront pas voir systématiquement le film de Demy, sans que cela traduise nécessairement un rejet. Ce que résume Daney: une oscillation entre aller au cinéma pour se retrouver tout de suite (s'amuser d'une image confortable qui n'est rien d'autre que sa propre image, une image-reflet) et y aller pour se perdre d'abord (accepter au contraire d'être bousculé, désorienté). Or, si le premier public, l'exigeant, fait écho aux lecteurs habituels d'une revue comme les Cahiers, qu'il ne sera donc pas trop difficile de faire (re)venir, qu'en est-il du second? 

Un questionnaire des Cahiers publié en 1986 révèle que le lecteur Cahiers est majoritairement masculin, a moins de 35 ans, vit dans une grande ville, est diplômé et va très souvent au cinéma — tout ce qu'on savait déjà —, mais surtout que ce qu'il aime le plus dans la revue ce sont les entretiens, les articles de fond, les critiques des films du mois, un peu moins les reportages sur les tournages et nettement moins les analyses sur l'économie du cinéma. Et que, pour ce qui est du Journal des Cahiers, sa préférence va aux articles sur la technique, les comptes rendus de festivals, la chronique sur les livres, plutôt qu'à ce qui concerne la vidéo, la télévision ou "ce qu'on appelle pompeusement les transformations du paysage audiovisuel". D'où la conclusion des Cahiers: Nos lecteurs seraient-ils plutôt des adeptes du "recentrage" sur le cinéma, au détriment d'une ouverture des Cahiers sur la vidéo, les nouvelles images, les relations entre cinéma et télévision ou l'analyse de l'économie des médias en général? C'est pourtant là un des éléments de réflexion essentiels de la revue (après tout, il y va de l'avenir du cinéma), l'enjeu étant de ne jamais perdre de vue les questions esthétiques: qu'est-ce que se joue, entre esthétique et économie, à chaque étape de l'histoire du cinéma, cette question a traversé l'histoire des Cahiers depuis plus de trente ans.

Tel est le dilemme qui se pose à Toubiana dans les années 80. Ouvrir c'est bien, mais jusqu'où? Faire revenir les lecteurs, c'est bien, mais à quel prix? Où placer le curseur? Et quid de la critique? Faut-il parler plus que de raison des films qui font consensus, de tous ces films pas méprisables, loin de là (je ne parle pas du tout-venant commercial, celui qui en 1976 alimentait l'irrésistible rubrique "Glauque story" où officiaient les plumes acerbes et bienvenues de Kané, Skorecki et Dubroux), mais suffisamment consensuels (au niveau du public et de la critique) pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en rajouter, ni en bien ni en mal, sachant que la portée d'un tel discours sera proche de zéro?

C'est dans son Journal, je crois, que Kafka a écrit un jour: "Les inventions se sont imposées de force à l'homme." Il en est de même des œuvres. Aussi bien à celui qui les fabrique qu'à celui à qui elles sont destinées. Dans le supplément au n°400 des Cahiers (octobre 1987) dont Wim Wenders est le rédacteur en chef, ce dernier, répondant à l'invitation de la revue — avec pour thème le cinéma en germe, "tel qu'il commence à naître dans la tête d'un cinéaste ou sur la page blanche du scénario" —, Wenders, donc, écrit:
Ces "germes" semblent appartenir à deux grandes familles: celles des "images" (du vécu, des rêves, de l'imaginaire) et celles des "histoires" (les mythes, les romans, les faits divers). Le livre magnifique d'Antonioni, Rien que des mensonges, décrit ce moment où le cinéaste est à l'affût de ce qui, dans le réel, peut déclencher l'envie d'un film: "... Ce que j'ignore lorsqu'on me demande comment naît un film, c'est la façon dont se déroulent la naissance elle-même, l'accouchement, le big bang, les trois premières minutes. Et si les images de ces trois premières minutes ont une intériorité. En d'autres termes, si le film naît en réponse à une exigence intime de son auteur ou bien si la question que ces images posent est destinée à n'être rien d'autre, à ne valoir rien de plus — ontologiquement — que ce qu'elle est."
Antonioni, on le retrouve dans le supplément, avec un extrait de "Techniquement douce", parmi 37 autres cinéastes, de Akerman à Wenders lui-même, apportant leur écot, via quelques fragments de projets, de scénarios, de scripts, autant de films qui n'ont pas été tournés (ou le seront bien plus tard comme "Angélica" d'Oliveira). Certains contestent l'intérêt de tels "non-films", comme Fellini ("je ne crois pas aux "projets dans le tiroir", ou du moins je crois que, s'ils existent, ils sont nés seulement pour y rester"), Godard (évidemment), pour qui le cinéma "n'existe que sur l'écran et jamais dans la pauvre tête du soi-disant réalisateur", ou encore Rivette, qui dit la même chose ("les films non tournés n'existent pas"), mais tous jouent le jeu (Rivette évoque ces deux jours de tournage durant l'été 1975 de ce qui devait être Histoire de Marie et Julien, film brutalement interrompu par la dépression du cinéaste, jamais repris et qui sera finalement tourné 27 ans plus tard).
Si j'évoque ce numéro 400 des Cahiers, plus précisément son supplément, c'est parce qu'il symbolise parfaitement la dimension "internationale" à laquelle aspire à cette époque un certain cinéma d'auteur — non pas au sens de "ce qui dans le cinéma n'est pas seulement français" mais au sens de "ce qui dans le cinéma n'est pas (massivement) américain" —, désir déjà exprimé par les Cahiers dans leur précédent numéro spécial (paru six mois plus tôt: "Ciné-monde. La nouvelle ligne"), où, en ces années de marketing exacerbé, qui voit l'ordre télévisuel régner sans partage, on s'intéresse à ce qui, partout dans le monde — de la France à l'URSS (sous l'ère Gorbatchev), en passant par l'Italie et les Etats-Unis (en dehors des grandes compagnies) — fait bouger les rapports de force, dessine les contours d'un nouveau paysage. Pour les Cahiers, la meilleure façon d'accompagner ces "frémissements de renouveau", c'est non seulement d'y aller voir de plus près (c'est le côté voyage prôné par Daney), mais aussi de renforcer la part cinéphile de leur regard (sur le monde-cinéma), de la généraliser elle aussi, comme si au "déferlement d'images tous azimuts", il fallait opposer le plus de cinéphilie possible (avec le risque de l'excès culturel déjà pointé par Daney). Et qui mieux que Wenders — dont le film les Ailes du désir vient de sortir, exemple, comme Paris, Texas, de film international que le suivant, Jusqu'au bout du monde (encore à l'état de projet en 1987 mais déjà bien avancé), amplifiera de façon extrême, à la limite de la caricature — pour incarner ce désir d'éloignement, vis-à-vis d'Hollywood et des grandes sociétés de production (dans le supplément, les cinéastes américains, sous-représentés, ont pour nom Cassavetes, Cimino, Fuller, Hellman, Jarmusch + Ray et Welles... difficile de faire mieux en matière d'indépendance).

Si en 1982, Belmondo pouvait encore passer pour l'ennemi (dérisoire) du cinéma d'auteur français, cinq ans plus tard, au regard du déclin amorcé par la star au box-office, l'ennemi ce n'est plus lui, il est ailleurs, clairement identifié et il a deux têtes: la télévision, toujours aussi rapace, et le cinéma américain, toujours aussi musclé, ce qui sera le cheval de bataille des Cahiers durant cette période, la revue se muant en "preux chevalier", défenseur d'un "vrai" cinéma d'auteur, aux quatre coins du monde. Car en même temps il faut se différencier du combat "officiel" mené par le pouvoir (les années Lang, Jack, pas Fritz ni... Michel) pour défendre le cinéma français dans son ensemble (je passe sur les mesures, rapports et autres décrets qui vont parsemer la décennie), de l'aide aux créateurs à celle apportée pour faire revenir le public dans les salles... où, au nom d'un combat commun: "il faut sauver le soldat Cinéma Français", tout est logé à la même enseigne, à commencer par la notion d'auteur. Parce qu'en gros, dans les années 80, tout ce qui n'est pas "bassement populaire" est vite rangé dans la catégorie "auteurs". Aux Cahiers donc de faire le tri. On rend compte des décisions prises en haut lieu, qu'on soupèse, on s'ouvre ainsi à l'Economie (ce qui à l'époque où je découvrais la revue me gavait royalement)... et, parallèlement, en bon cinéphile qu'on est toujours, on recadre la notion d'auteur qui se trouve dévoyée. C'est à nous, aux Cahiers, qui avons promu le concept d'auteur, de dire quel cinéaste est vraiment un auteur, sans pour autant — diplomatie oblige — préciser lequel ne l'est pas (ce sera, par déduction, celui dont on ne parle pas). Cinéphilie et Economie, voilà les deux mamelles qui vont alimenter les Cahiers dans la seconde moitié des années 80. Politiquement, ça ressemble plus à de la gestion — en ce sens on peut dire que les Cahiers, comme dans les années 60 et 70, ressemblent à leur temps —, on pourra trouver la chose un peu tiède, mais comme disait Toubiana, en conclusion du sondage précédemment cité, il y va de l'avenir du cinéma. Il n'est plus question de foi, simplement — et la nuance est de taille — de "croyance optimiste dans le cinéma". On cinéphilise — on élit en fait davantage de nouveaux auteurs qu'on en sélectionne, on continue de célébrer les grands noms du passé, comme de parler des films qui se font, on explore ce qu'on avait jusque-là peu exploré: exemplairement la série B, avec Tesson —, on théorise aussi (un peu quand même): le maniérisme avec Bergala, la post-modernité et la "valeur-image" avec Chevrie, le "cinéma de poésie" avec Philippon... mais sans réel esprit contestataire (Skorecki est parti, Oudart aussi, après quelque temps passé au placard, Bonitzer nous parle encore de l'audiovisuel mais a d'autres chats à fouetter — traduction: des scénarios à écrire); ou du moins, si cet esprit demeure, c'est plutôt en creux, dans les pages du Journal, à travers notamment la rubrique "Cinéma chronique" de Biette, marquée par une approche plus transversale et "critique" du cinéma, rubrique qui n'a pas duré longtemps hélas — aujourd'hui elle revit, il me semble, après Pierre Léon et son "Histoire naturelle" (qui n'a pas duré très longtemps non plus), avec Pierre Eugène ("Pages arrachées") — et qui, durant ses deux années d'existence (de février 1985 à janvier 1987), est apparue comme le contrepoint (un reste d'âme, pourrait-on dire) de ce qui s'écrivait par ailleurs, officiellement, dans la revue. Il faudra en reparler... En attendant, contentons-nous de dire que l'essentiel du programme lancé par Daney et Toubiana à la fin des années 70 est encore préservé. Godard et Straub font toujours l'actualité, le baromètre se situant d'ailleurs moins du côté de Godard (puisque définitivement installé aux Cahiers, déclenchant automatiquement la rédaction de longs textes à chaque nouveau film, de Je vous salue, Marie — après Passion et Prénom Carmen — à Soigne ta droite, en passant par Détective et Série noire... que du côté des Straub, à la position infiniment plus fragile, mais qui pour l'instant tient: la Mort d'Empédocle et son codicille Noir péché, après Amerika, rapports de classe...

Reprenons. En cette fin des années 80, marquée donc par le tout-image, le tout-télévisuel qui tend à tout lisser (ça me fait penser que je n'ai pas parlé de La Cinq, ni de La Sept), à banaliser le cinéma en nivelant les hiérarchies, les Cahiers se donnent pour devoir, question "auteurs", de faire un peu le ménage. Mais, à bien regarder, on se rend compte qu'il s'agit surtout de glorifier tout ce qui a trait, de près ou de loin, à l'auteur. "L'auteur!, l'auteur!", pourrait-on dire, paraphrasant (avec quelques années d'avance) David Lodge. L'auteur, en tant que celui qui non seulement met en scène mais aussi (et de plus en plus) sait — par sa science du récit — raconter des histoires. C'est le nouveau credo qui a couru tout au long de la décennie: pas seulement "juste une image", mais "des images et des histoires", avec le risque qu'au trop-plein d'image(s) réponde un trop-plein d'histoire(s). Ainsi Wenders. Si l'Auteur, c'est de façon emblématique Godard, c'est aussi, maintenant, Truffaut, envers qui les Cahiers ont une dette, mais dont on voit bien que, sous prétexte de devoir la payer indéfiniment (parce qu'elle est immense), elle participe aussi d'une stratégie: Truffaut, l'auteur par excellence, mais surtout, de par sa position centrale dans le cinéma français, l'élément fédérateur susceptible de rassembler le plus grand nombre. Quand ressort en 1985, les Deux Anglaises dans une version plus longue, ce film ultra-romanesque, peut-être le plus beau de son auteur (Truffaut disait qu'avec ce film il avait voulu "presser l'amour comme un citron — on sait la part biographique qui s'y cachait derrière), c'est pour les Cahiers une nouvelle occasion (après les sorties de l'Homme qui aimait les femmes, de la Chambre verte, de la Femme d'à côté, et la réédition du cultissime Hitchcock/Truffaut que prolongera en 1988 la publication de la Correspondance de Truffaut, et pour le coup un nouveau dossier, couplé à un ensemble sur Rossellini)... l'occasion donc pour les Cahiers de faire leur mea culpa (volonté d'autant plus forte que Truffaut vient de mourir), mais aussi d'expliquer, à juste titre, pourquoi au début des années 70 ils ne pouvaient être "synchrones" avec ces Deux Anglaises-là. En revanche, quand quatre ans plus tôt, à l'occasion d'un questionnaire adressé à vingt cinéastes français (pour les 30 ans de la revue), ils se réfèrent dès la première question, telle une épigraphe, à une formule de Truffaut ("ce qui me rend heureux dans le cinéma, c'est qu'il me donne le meilleur emploi du temps possible"), on devine un peu trop la volonté non seulement de réaffirmer les liens renoués avec Truffaut mais aussi de placer dorénavant le cinéaste en tête de leur panthéon, d'en faire l'autre grande référence de la revue, à côté de Godard, rééquilibrage plus conforme à l'histoire des Cahiers, en même temps que pragmatiquement plus rentable. Et c'est bien dans cet esprit, qui vise à concilier, et non à travailler ce qui n'est pas conciliable (comme le souhaitait Oudart, lors de son coup de sang contre Godard), que les Cahiers questionne la notion d'auteur, tout particulièrement dans le cinéma français. Et ainsi de célébrer en l'espace de cinq ans: outre Godard et Truffaut, outre le reste des vieux-jeunes-Turcs: Rohmer, Chabrol, Rivette... outre les auteurs déjà reconnus: Straub, Duras, Pialat, Varda, Demy, Garrel, Resnais, Rozier, Vecchiali, Mocky... outre les cinéastes-maisons: Moullet, Téchiné, Biette, Dubroux, Bergala, Limosin, Perrin, Assayas, Carax... eh bien, tout ce qui fait le cinéma français. Et ça fait beaucoup de monde: de Jacquot à Rochant, en passant par (pêle-mêle) Stévenin, Blier, Cavalier, Brisseau, Doillon, Depardon, Mazuy, Guiguet, Frot-Coutaz, Davila... (j'en oublie évidemment) et, ponctuellement, un Berri, un Beineix, un Besson, un Miller, un Leconte, un Dupeyron, un Nuytten, un Lelouch, un Zidi (si si), un Corneau... Qui manque-t-il? Blain peut-être (à vérifier). Qui, durant cette période, n'a pas vraiment eu les faveurs des Cahiers? Bah, essentiellement la DST de Positif: Deville-Sautet-Tavernier, parce que décidément pas le goût de la maison, surtout le dernier. Et s'il fallait pointer des ratés, parce que concernant des cinéastes au contraire estimés, je citerai Treilhou (dont l'Ane censé avoir bu la lune, se voit surtout boire la tasse) et Zucca (dont l'Alouette se fait en effet plumer, le film étant ravalé au rang de comédie lambda).

Zucca, pourtant, avant, ils aimaient aux Cahiers, grâce à Bonitzer qui pour parler de ses films en profitait pour glisser d'entrée quelques réflexions à valeur de manifeste. Ainsi de Rouge-gorge: 

Il m'est arrivé de me demander — c'était l'année dernière — si l'impuissance à raconter une histoire n'était pas un symptôme spécifique du cinéma français. Est-ce le hasard du temps, ce qui me frappe plutôt en ce début d'année 85 est l'indigence croissante du cinéma américain à cet égard [s'y trouve inclus, j'imagine, James L. Brooks dont le premier film, Tendres Passions, a été démoli par les Cahiers], et au contraire l'extraordinaire, quoique plus ou moins méconnue, richesse narrative d'un cinéma européen dont la pierre d'angle, la maîtrise d'œuvre se situe en France. Ce cinéma est tout à fait minoritaire, en termes de public ou de box-office, en termes de budget, on dira peut-être que c'est un cinéma pauvre, mais c'est le seul cinéma qui existe, simplement existe aujourd'hui. Des noms? En voici: Pierre Zucca. Rouge-gorge est un très beau film et raconte une très belle histoire.
On essayera maintenant de dire ce que signifie raconter une histoire. Beaucoup de gens croient que c'est le développement dramatique d'un noyau qui se résumerait par exemple à: boy meets girl. Il y aurait des rencontres et on montrerait ce qui arrive. Des gens sauraient des choses, d'autres les ignoreraient, et on montrerait ce qui se passe quand les seconds apprendraient ce que savent les premiers. De ce point de vue, il n'est pas impossible que Michel Deville, par exemple, ait sérieusement cru, avec Péril en la demeure, qu'il racontait une histoire. D'ailleurs, d'autres l'ont cru aussi, ainsi le journal Libération. Ils se trompent, évidemment. Une histoire est autre chose; c'est la mise en jeu d'une Idée déterminée comme un problème, à travers des personnages qui en sont l'incarnation multiple. Ainsi Iosseliani dit-il que l'Idée qui présidait à l'histoire des Favoris de la lune était la phrase de l'Ecclésiaste "tout est vanité". Le film n'est pas la déclinaison de l'Idée de vanité en vignettes, historiettes et petits exemples plus ou moins comiques. Il en est l'implication problématique, ou, comme dit Deleuze, la "perplication" (De même que toute complexité suppose une complication, toute perplexité suppose une perplication. Cf. Différence et Répétition) dans une chaîne, une série de questions et d'aventures.

Donc voilà. Au moment où Doniol-Valcroze disparaît et que les Cahiers s'apprêtent à changer de format, de maquette, de style (et par la suite de paradigme), ce qui a dominé les années 80, c'est ça: le besoin à nouveau que le cinéma raconte des histoires, le besoin, face à la télévision et au cinéma américain dominant, de redorer le blason du cinéma français (à travers ses meilleurs films — point d'orgue en 1985 et 1986 avec une majorité de films français dans les "films de l'année" — et tous ces numéros spéciaux qui lui sont consacrés, dont ceux sur le scénario et sur les acteurs), le besoin de redonner à Truffaut, à côté de l'indélogeable Godard, la place qui lui revient... et pour assouvir tous ces besoins, faire jouer à plein la corde cinéphile, à tous les niveaux (histoire, genre, esthétique...), quitte à se bercer d'illusions, en rêvant du cinéma français comme du meilleur du monde (puisque ce serait là, mieux qu'ailleurs, qu'on sait raconter les histoires), en rêvant aussi d'un cinéma "international" (plus précisément européen, en phase avec l'européanisme ambiant, une sorte de Maastricht du cinéma...) mais qui se révélera aussi pesant et consensuel que celui auquel il est censé s'opposer (cf. le Dernier Empereur). Et que dire de l'auteur... Auteur d'un jour, auteur toujours, et même superauteur... on finit par ne plus savoir qui il est, où il est. Car — et là je reviens à Lodge — si l'auteur est confronté à l'art, au commerce et à la publicité (programme godardien s'il en est), il ne s'agit pas de dénouer à l'envi les fils qui entremêlent ces trois éléments, mais bien de rendre compte de ce qui fait la singularité d'un auteur: d'un Straub, d'une Marguerite Duras, d'un Rohmer, d'un Vecchiali, d'un Brisseau... D'un Oliveira, pour sortir de l'hexagone, ou encore d'un Ruiz (lui, pas de souci, il a été naturalisé)... Or, à trop vouloir rendre compte, parallèlement, et là je me répète, de tout ce qui fait le cinéma, au gré d'une actualité toujours plus galopante, tout en soulevant régulièrement quelques questions théoriques, esthétiques, économiques, sur ce qu'il en est du cinéma, à multiplier ainsi les entrées, ne risque-t-on pas de noyer toutes ces singularités? Pour l'instant, non. Elles sont là, belles et immenses, trônant fièrement au milieu de la masse médiatique, tels des blocs d'insularité. Les plus singulières font même encore, parfois, la couverture (ah, le Soulier de satin d'Oliveira). Mais la menace gronde, la masse qui les entoure est de plus en plus imposante, les isolant chaque fois un peu plus.

Novembre 1989. Les Cahiers changent de look au moment même où s'effondre le mur de Berlin. Les deux Allemagne sont appelées à se réunifier. Et aux Cahiers aussi, on pense à réunifier. Pas l'image de Godard et celle de Truffaut, appelées plutôt à co-exister (pacifiquement), à travers ce qu'elles représentent (pour la revue), chacune de leur côté: deux médailles, là où Godard et Straub représenteraient les deux faces (éclairée du côté Godard, plus obscure du côté Straub) d'une seule et même médaille. D'où d'ailleurs cette question: la double médaille, et la dimension holistique qui s'y rattache (Godard + Truffaut, c'est un peu le cinéma dans sa globalité) est-elle amenée à supplanter la médaille Godard/Straub, que certains, avec le temps, pourraient juger trop "localisée", trop hors norme dans son expression, parce que orgueilleusement non-conventionnelle, alors que c'est là justement sa force? En fait, ce qu'on veut réunifier aux Cahiers, pour que ça ne fasse plus qu'un, qu'un seul esprit, esprit qu'on se contentera (pour l'instant) de qualifier de stylé, c'est l'aspect journalistique et celui... disons plus patrimonial, qui touche à l'identité Cahiers, cette espèce de dosage non calibré entre la cinéphilie, les questions esthétiques et...  bah c'est tout, puisque le militantisme politique c'est fini et que "l'économie des médias" qui avait pris le relais dans les années 80, c'était quand même plus rébarbatif que roboratif... Donc, à réunir:

— l'esprit "journal" qui se voulait plus moderne, incarné à l'origine par Daney à travers le bien nommé Journal des Cahiers, drôle d'encart, avec ses rubriques imbriquées, inséré au milieu de la revue, comme un corps étranger, vivant à son propre rythme, presque indifférent à l'hôte qui l'héberge. C'est dans le Journal que survivait le "goût pour le minoritaire", traditionnellement attaché aux Cahiers, et qui, faute de place pour s'exprimer ailleurs, dans le corps même de la revue, trouvait là comme un refuge pour traiter des "petits" films, de ceux à faible visibilité, et de leurs auteurs... Lieu aussi où s'exprimait Biette en toute liberté, à contretemps (par rapport à l'actualité), pouvant ainsi, outre ses analyses des films revus à la télévision, contester à sa manière (parfois aride, pas toujours compréhensible, il faut l'avouer) le point de vue des Cahiers sur certains films récents...

— et de l'autre: les Cahiers proprement dits. Proprement, c'est le mot. Parce que ce qui frappe d'entrée quand on feuillette ces nouveaux Cahiers, avec leur format A4+ (qui oblige à revoir le système de rangement), c'est, plus encore que l'aspect relooké, le côté totalement nettoyé, voire dynamité, si on compare avec les Cahiers d'avant, tant tout y est "éparpillé façon puzzle", à commencer par l'ancien Journal, "ventilé aux quatre coins" du numéro. Lapsus révélateur: Toubiana se trompe dans son édito, appelant ledit Journal du nom de son ancêtre, le Petit Journal, qui, lui, était parfaitement intégré à la revue, comme quoi ce Journal était devenu pour les Cahiers un truc un peu miteux dont on n'était plus trop fier (au point de zapper son nom), qu'il fallait donc détruire, réduire en pièces (trois)... et qu'on n'en parle plus. Avec pour conséquence, comme à chaque fois qu'on démolit des habitats insalubres: reloger les occupants, en l'occurence, ce fameux "cinéma minoritaire", qui voit, dans le numéro suivant, trois de ses meilleurs représentants, Biette, Davila et Frot-Coutaz (des anciens de Diagonale, il n'y a pas meilleure école), accompagnés de Tonie Marshall (dont le premier film vient de sortir), venir échanger avec la revue dans ses jolies nouvelles pages, signe qu'aux Cahiers on veut, non pas, comme le rêvait Daney, quitter le centre pour les marges (ça c'était bon pour le Journal), mais l'inverse: ramener les marges vers le centre, comme en témoigne la présence dans le même numéro de Robert Kramer (le cinéaste de "la marge") et de Marguerite Duras...

(à suivre)