22/06/2026

Dillinger est bien vivant

  Dillinger est bien vivant.

  Le polar de l'été. (roman)
  Photo: Michel Piccoli dans Dillinger est mort de Marco Ferreri (1969).

La grande époque du bouffon est sans doute passée et ne reviendra plus. Tout tend à d'autres fins, inutile de le nier. Qu'importe, l'institution de la bouffonnerie peut bien cesser désormais d'appartenir à l'humanité et se perdre, j'en aurai tout de même joui jusqu'au bout.
Franz Kafka, Journal, 29 juillet 1917.

Repris par Frédéric Berthet dans
Daimler s'en va, 1988 (exergue).
 

Le revolver était là, posé sur la table en formica de la cuisine, entièrement démonté, les pièces étalées sur un grand mouchoir blanc. C'était la deuxième fois que Roger démontait et remontait le revolver. 
— Je recommence, dit Roger à Robert qui regardait avec attention les mains de son copain. 
Roger remonta le revolver de façon plus lente cette fois, détachant bien ses gestes, comme s'il était filmé au ralenti. 
— Tu vois, dit-il une fois le revolver remonté, c'est pas sorcier, comme dit l'autre con. (Robert rigola.) Après, il y a plus qu'à armer... 
 
Et le coup partit.
 
Robert était là, étalé sur le carrelage noir et blanc de la cuisine, les yeux grands ouverts, la bouche aussi (un peu moins), avec de petites plissures au coin des yeux et de la bouche, comme s'il était toujours en train de rigoler quand la balle l'atteignit.
Roger regardait Robert tout en essuyant le revolver avec le grand mouchoir blanc. Du sang rouge vif sortait de la chemise bleue de Robert qui avait gardé cette espèce de rictus comique, ce qui, avec les yeux grands ouverts et la tache rouge qui s'élargissait telle une fleur, le faisait ressembler à un clown. 
— C'est vraiment con ce qui t'est arrivé, (se) dit Roger. Il resta ainsi plusieurs minutes à fixer le cadavre, fasciné par son expression, comme si Robert était content de ce qui venait de lui arriver. 
Roger posa le revolver sur la table, replia son mouchoir, qu'il mit dans sa poche, et sortit de l'appartement.
  
Il était 9 heures 30 du matin. Robert était sorti lui aussi, les pieds devant, en direction de l'Institut médico-légal où l'attendait le docteur Claudel.
 
Le commissaire Justin examinait la cuisine, pendant que le reste de l'équipe s'affairait autour. Il prit quelques notes sur son bloc-notes, un carnet orange de la marque Rhodia dont les pages se détachent par le haut. Le commissaire détacha la page sur laquelle il venait d'écrire, la plia et la glissa dans sa poche. 
 
Dans le vestibule il y avait sur le mur la photo encadrée d'un homme. C'était une photo en noir et blanc de Robert. Le commissaire s'arrêta devant. On y voyait Robert en gros plan, rire à pleines dents. En s'approchant de plus près (ce que fit le commissaire), on remarquait que la bouche était entourée d'un trait rouge, qui en suivant ainsi les contours l'agrandissait et donnait à Robert une drôle de tête. Une tête de clown, pensa le commissaire. En bas de la photo il y avait aussi une dédicace, écrite également en rouge. On pouvait lire, ou plutôt deviner car c'était en partie effacé: "Ro... (sûrement Robert) à G... (le nom d'une personne ou d'un lieu?)". Et au-dessous: "août 89 (ou 84?)". Le commissaire nota les mots sur son carnet puis se dirigea vers la chambre. 
 
Il était 9 heures 50 et Robert entrait solennellement, recouvert d'un beau drap blanc, dans la salle d'autopsie où se préparait le docteur Claudel. 
 
Le commissaire était, lui, sorti de l'appartement après avoir jeté un coup d'œil dans la chambre, la salle de bains et le salon (dans cet ordre car c'est toujours ainsi que procédait le commissaire, d'abord le "lieu du crime", puis la chambre et à la fin ce qu'il appelait les pièces S: salle de bains, salon ou salle à manger), et noté sur son carnet: "RAS". Le lit n'était pas défait, le lavabo n'avait pas servi depuis un bout de temps (pas plus que les toilettes) et sur la grande table en bois il n'y avait pas trace d'un quelconque repas pris récemment (rien non plus du côté du canapé, le poste de télévision était repoussé au fond de la pièce, presque dos au canapé). 
 
Nous étions le 12 novembre, le lendemain du 11 que le commissaire, au repos, avait passé chez sa belle-famille, et le temps était celui d'un mois de novembre: gris et même pluvieux quand le commissaire se retrouva à l'extérieur.
 
La pluie avait redoublé, obligeant le commissaire à s'abriter sous un porche. Il en profita pour allumer une cigarette et repenser à la photo de Robert, une photo qui l'intriguait au même titre que ce revolver laissé sur la table, ce qui écartait l'hypothèse du suicide mais, en même temps, faisait très mise en scène. Tout ça sonne faux, se dit le commissaire. Il se mit à faire des ronds de fumée. 
 
Il pleuvait toujours mais beaucoup moins quand le reste de l'équipe sortit de l'immeuble. L'inspecteur principal Lechauve, l'adjoint très chevelu (forcément) du commissaire, aperçut son patron en train de fumer. (En train de penser aussi, d'où l'abondante fumée qui s'échappait au-dessus de sa tête.) Il le rejoignit. 
— Alors? fit le commissaire, avant d'exhaler sa fumée sur Lechauve dont le visage disparut durant quelques secondes. 
— Rien, enfin pas grand-chose, répondit Lechauve en toussotant, on a recueilli deux trois trucs mais je serais surpris qu'il en ressorte quelque chose. 
— Tu as vu la photo à l'entrée? 
— Celle du mort? Oui. 
— Et tu as rien remarqué? 
— Quoi? 
Le commissaire tira longuement sur sa cigarette. Lechauve eut juste le temps de s'écarter pour ne pas recevoir la bouffée en pleine figure.
 
L'autopsie était terminée. Le docteur Claudel réécoutait ce qu'il avait enregistré sur son dictaphone. Robert attendait patiemment qu'on le ramène dans sa chambre (froide).
 
La nouvelle de la mort de Robert était-elle déjà sur les chaînes d'informations? Roger alluma son poste de télévision, se brancha sur BFM puis sur LCI. Apparemment on n'en parlait pas encore. Il alla sur CNews... Bingo! l'information était déjà là. Au bas de l'écran, une "alerte info", écrite en rouge, et au-dessous, le bandeau: "Mort mystérieuse à Paris". Une heure plus tard: "Un homme tué dans le 13e arrondissement." L'heure d'après: "Un Français exsécuté [sic] dans sa cuisine." Puis: "Meurtre dans le 13e: un acte terroriste?". 
— C'est bon, se dit Roger. Il éteignit le poste, rajusta sa cravate et sortit. 
 
Roger habitait une petite maison à un seul étage avec autour un minuscule jardin (150 mètres carré, pas plus), le tout protégé par un muret surmonté d'un grillage. L'endroit respirait la banlieue. 
 
Roger et Robert s'étaient connus au lycée dans les années quatre-vingt. Qu'est-ce qui les avait rapprochés? Le fait d'être tous les deux d'origine étrangère, polonaise du côté de Roger (Kaczmarek), italienne du côté de Robert (Manzoni)? Non. S'ils eurent à subir les jurons habituels, du genre "Polak" ou "Macaroni", c'était resté (relativement) bon enfant, et ce déjà parce que dans leur classe les élèves d'origine étrangère étaient assez nombreux, fruit d'un heureux hasard dans la répartition des élèves cette année-là. Une passion commune? Non plus. Si Roger aimait beaucoup le cinéma, en particulier les films d'action, et Robert surtout la musique, en particulier la pop, chacun vivait séparément sa passion et en faisait rarement profiter l'autre. La réponse est plus simple. Roger était arrivé en cours d'année scolaire, viré qu'il avait été de son précédent lycée, et quand il entra la première fois dans la classe la seule place qu'il trouva libre était celle à côté de Robert. Si elle avait été occupée, peut-être que leur amitié ne serait jamais née. — Et je serais toujours vivant, pensa Robert (revenu dans sa chambre). 

Le commissaire Justin était dans son bureau, debout devant la fenêtre à regarder la pluie tomber, quand l'inspecteur Gary entra précipitamment, certes après avoir frappé à la porte mais sans avoir attendu la réponse. 

— Qu'est-ce qui se passe? dit sur un ton sec le commissaire qui n'appréciait guère qu'on entre ainsi dans son bureau comme dans un moulin. 
— Chef, il y a un type en bas, un nommé Kaczmarek, qui veut vous parler. Il dit qu'il sait qui a tué Manzoni. 
— Hein? Fais-le monter.
 
Roger était assis sur une chaise, droit comme un "i", face au commissaire affalé, lui, dans son fauteuil, derrière son bureau, une cigarette au coin des lèvres. 
— Alors comme ça tu sais qui a tué Manzoni, lança sans préambule le commissaire. 
— C'est pas un étranger ni un terroriste ni un malade mental... et c'est pas un assassin non plus.
— Très bien. Un Français sain d'esprit qui aime son pays. Comment il s'appelle? 
— C'est pas un assassin, répéta Roger. 
Le commissaire hocha la tête. Quel était cet énergumène qui se trouvait devant lui? Ce n'était pas le premier. Depuis quelques semaines il en voyait défiler dans son bureau. Il écrasa sa cigarette dans le gros cendrier en jade qui trônait sur le bureau (et à l'occasion servait à maintenir en équilibre une impressionnante pile de dossiers). 
— D'accord, mais c'est qui? Tu as dit à l'inspecteur que tu savais qui a tué Manzoni. 
— C'était pour que vous m'écoutiez, sinon l'inspecteur serait pas monté vous déranger. 
— Entendu, dis-moi alors ce que tu sais de cette histoire. 
— C'était un accident. 
— Un accident? Tu veux dire que tu as tué Manzoni par accident?
— Non c'est pas moi, c'était un accident. Mais c'est pas moi. 
— Comment tu sais alors que c'était un accident? Tu étais présent quand c'est arrivé? 
— Oui et non. 
— Tu peux développer? 
— J'ai vu la scène mais j'étais pas là. C'était une vision...
 
La pluie tambourinait de plus en plus fort sur les vitres de la fenêtre. Le commissaire se leva et, bien qu'il n'était même pas 3 heures de l'après-midi, alla allumer la lumière. Le tube fluorescent du plafond se mit à grésiller puis à clignoter avant de s'allumer complètement et d'éclabousser la pièce d'une lumière blanchâtre immonde. Le commissaire vint se rasseoir et déboutonna le col de sa chemise. La soirée promettait d'être longue.
 
La soirée ne fut pas si longue. Roger sortit des bureaux de la PJ vers 17 heures, après un interrogatoire où il ne fit que répéter, sous différentes formes, les mêmes mots: vision, accident, pas moi, là et pas là... C'est aussi qu'entretemps le commissaire avait reçu les premiers résultats des analyses. D'abord de la "balistique", qui l'informait que la balle qui a tué Robert Manzoni était de calibre 10.35, ce qui correspond bien au revolver — un modèle italien: le Bodeo 1889 — trouvé sur la table. Ensuite, et surtout, du docteur Claudel qui estimait l'heure de la mort entre 20 heures et 21 heures. (Le corps de Manzoni a été découvert le lendemain à 7 heures 30 par la gardienne de l'immeuble — la porte de l'appartement était entrouverte.) Or Roger Kaczmarek, qui travaille comme guichetier dans un cinéma du 10e, était resté à son poste (cela a été confirmé) jusqu'à 23 heures 50. Le problème, parce qu'il y a toujours un problème, est qu'il a ajouté pour sa défense que, une fois quitté le cinéma, avant de rentrer chez lui, il est allé comme souvent boire un coup dans le bar qui se trouve en face, et en est ressorti vers minuit trente. Sauf que le bar (où d'ailleurs on dit ne pas le connaître) était exceptionnellement fermé ce soir-là.

Pourquoi a-t-il menti? se demandait le commissaire en allumant une nouvelle cigarette, la dernière du paquet. Pourquoi inventer un alibi qui en plus ne coïncide pas avec l'heure du crime alors qu'on dispose déjà d'un alibi en béton qui vous disculpe totalement de ce dont on vous accuse? C'est incompréhensible. Soit ce type est complètement givré, et faut pas chercher à comprendre; soit c'est un génie, qui nous balade à sa guise, et pour l'instant (mais faudrait pas que ça dure) on nage en plein brouillard. Une fois dit ça, le commissaire entra dans un bureau de tabac acheter un paquet de Marlboro Red. Et comme il n'y en avait plus, il prit des Lucky Strike. 
 
La pluie avait cessé. Le commissaire décida de rentrer chez lui à pied. C'était à une vingtaine de minutes en marchant d'un bon pas. Chemin faisant, pas convaincu par le "goût" des Lucky Strike, il se dit qu'il ne finirait pas le paquet. Surtout, il pensait et repensait à l'affaire, au revolver laissé sur la table, à la photo gribouillée de Robert, au mensonge inutile de Roger... Arrivé au pied de son immeuble, il écrasa rageusement sa cigarette, pianota le code d'entrée et entra. Il se dirigea vers l'ascenseur puis se ravisa: il allait prendre l'escalier (il habite au troisième étage). En même temps qu'il montait les marches il continuait de penser à Roger, Robert, le revolver, ça se mélangeait dans sa tête. Arrivé au troisième, sa décision était prise. Dès demain matin il fera revenir Roger pour un nouvel interrogatoire.
 
Satisfait de sa décision, Justin sortit ses clés pour entrer discrètement (il était une heure du matin), sans avoir à sonner et risquer de réveiller toute la maisonnée (bien qu'il s'agisse d'un appartement), autrement dit sa femme et ses deux filles. Puis, comme chaque soir, vu que ses vêtements sentent toujours la clope, laisser veste et imper à l'entrée (on lui faisait grâce du pantalon) et emprunter le parcours fléché qui mène à la buanderie (la "puanderie" dit la plus petite) pour y déposer sa chemise et ensuite seulement gagner les espaces délicatement parfumés ("AirWick" dit la plus grande) de l'appartement.
 
Roger regardait la télévision. BFM et LCI parlaient maintenant de l'affaire. Les journalistes disaient tous à peu près la même chose, à savoir que — à ce stade de l'enquête — on ne savait grand-chose, sinon que Robert avait 47 ans, qu'il était sans emploi et ne semblait pas avoir de lien avec ce qu'on appelle le "milieu". Du coup on invitait sur les plateaux des spécialistes qui racontaient tous à peu près la même chose, sur les suites de l'affaire, les témoignages, la recherche d'indices, etc. Sur CNews, c'était un peu plus animé, on y parlait pêle-mêle de la criminalité (galopante), de la police (sans moyens), de la justice (trop lente et laxiste) et pour finir de l'immigration. On vit une photo de Robert, la même partout ("ça c'était à Menton", se dit Roger) et un petit reportage avec les interviews du ministre de l'Intérieur, du préfet de police de Paris et du commissaire Justin ("celui-là je le connais", se dit Roger). Tout ça repassait en boucle.
 
Le nouvel interrogatoire de Roger n'eut pas lieu. Pour deux raisons (ou trois). La première, cruciale, c'est que Roger avait disparu (pfuit... volatilisé!). La seconde c'est que de toute façon l'interrogatoire aurait été ajourné, le commissaire Justin ayant dû partir au petit matin, toute affaire cessante (c'est le cas de le dire), pour une autre affaire sur laquelle il enquêtait — un vol de bijoux — et qu'un élément subit, survenu à Nice, venait de relancer. Quant à la troisième raison, elle ne s'ajouta que secondairement aux deux autres. On apprit dans la journée que le corps de Robert allait être transféré lui aussi dans le sud pour des obsèques prévues le lendemain à Borgio, un petit village perché au-dessus de Menton. Dino Manzoni (le père de Robert, en fait Roberto) y était enterré et le reste de la famille, qui habite Menton et que Robert ne voyait plus depuis plus de vingt ans, avait souhaité que son fils le rejoigne (dans sa dernière demeure, comme on dit). Un office était prévu le 14 à 10 heures 30 dans l'église du village, et dans la plus stricte intimité il va sans dire. Le commissaire Justin se trouvant sur place, il fut décidé qu'il y assiste (tout en s'occupant de l'affaire des bijoux), l'occasion peut-être de découvrir quelques secrets sur Robert Manzoni, pendant que, de leur côté, Lechauve et Gary continueraient de rechercher Roger à Paris. Voilà. C'était le nouveau programme. 
 
Roger avait roulé toute la nuit. Il arriva à Menton sur le coup de 7 heures. Il dormit dans sa voiture deux bonnes heures puis loua une chambre dans un hôtel de la vieille ville. Là, il prit une douche, rasa de près la barbe poivre et sel qu'il portait jusque-là (il n'avait pas oublié d'emmener avec lui ses rasoir BIC jetables et sa mousse à raser Williams "peau sensible"), puis s'informa des dernières nouvelles à la télé. Toujours le même blabla. Il allait éteindre quand une mauvaise manipulation de la télécommande le fit atterrir sur Rai 3 (l'Italie est toute proche) où était diffusé, il le reconnut tout de suite, un de ses films préférés, sinon son film préféré: Dillinger est mort de Ferreri. C'était en italien — Dillinger è morto —, Roger ne parle pas l'italien, mais peu importe, le film il le connaissait par cœur et puis, de toute façon, il n'y a quasiment pas de dialogues dans ce film, surtout dans la scène qu'il avait ainsi attrapée par hasard, qui en plus est sa scène favorite (soit la scène qu'il préfère de son film préféré), quand Piccoli se met à démonter le revolver. Et pas n'importe quel revolver: un Bodeo 1889, le même qui a tué ce pauvre Robert, à qui Roger montrait justement comment le démonter, l'ayant appris lui-même en regardant le film. (Où l'on découvre, entre autres, que pour démonter un Bodeo 1889 il faut dévisser le canon!) Roger ne put s'empêcher de regarder la séquence jusqu'au bout. Il aurait bien aimé voir la suite, notamment la séquence où, à l'inverse, Piccoli remonte le revolver, mais il n'avait pas le temps. Il régla sa note, quitta l'hôtel, reprit sa voiture et s'engagea sur la D23 en direction de Borgio.
 
De son côté, Robert s'apprêtait à prendre l'avion pour gagner Nice (comme le commissaire Justin, mais pas dans le même avion), avant de rejoindre Borgio dans un fourgon. Le départ avait été précipité et Robert regrettait de n'avoir pu remercier les deux identificateurs qui s'étaient occupés de lui à l'Institut médico-légal. Dans un des couloirs de l'Institut, il avait croisé le docteur Claudel qui discutait avec une de ses étudiantes. Gêné par le cercueil (pourtant pas en bois massif) qui l'empêchait d'entendre distinctement les voix, il avait toutefois compris, au ton des voix, que Julie (l'étudiante) s'en prenait au docteur, lui disant qu'entre eux c'était fini et que s'il continuait de la harceler, elle dirait tout à sa femme.
 
Pendant que Lechauve et Gary et toute l'équipe du commissaire Justin écumaient Paris (principalement les hôtels, les bars et les salles de cinéma) pour retrouver Roger, tâche vouée à l'échec (et pour cause), Max Rouland — dont le nom complet est Rouland-Birkenstock, sa mère étant allemande —, le jeune reporter du journal L'Orbe, surnommé "le Rouletabille des temps modernes" par ses (rares) amis, menait sa propre enquête. Rouland était un journaliste redoutable. Son égo, surdimensionné, n'avait d'égal que son talent, incontestable, pour résoudre des affaires soi-disant insolubles. Lechauve et Gary le connaissaient bien. Il est même arrivé que Rouland les aide pour des enquêtes qui, lui, ne l'intéressait pas, car pas assez compliquées, sachant à l'avance qu'elles seraient tôt ou tard résolues. Et dans le seul but que Lechauve et Gary sortent gagnants de la guéguerre qui les opposaient à leurs collègues d'une autre unité quand ils avaient à s'occuper de la même affaire. (On sait la rivalité qui dans la Police règne entre les services.) En retour, il était récompensé de quelques révélations à publier dans L'Orbe. Etait-ce bien légal? Pas sûr. D'ailleurs il était interdit d'en parler au commissaire Justin.
Reste que dans l'affaire qui nous occupe, qui ne s'appelait pas encore "l'affaire Manzoni", le jeune Rouland, bien que ne disposant que peu d'indices (volés on ne sait où), avait vite compris que policiers et enquêteurs ne seraient pas à la hauteur, à l'exception toutefois du meilleur d'entre eux, le commissaire Justin, le plus à même d'approcher la vérité, peut-être même de la découvrir... Et que de cette affaire il était donc impératif qu'il en soit le grand révélateur, c'est-à-dire le premier à la résoudre, pour prouver sa supériorité vis-à-vis non pas de ses pairs (la cause est entendue) mais de son seul vrai rival: Léo Justin.
 
Ils n'étaient pas nombreux dans le petit cimetière de Borgio.
 
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Le commissaire Justin était assis au bout d'une des tables du "Val de Borgio", le seul café du village, enfin le seul ouvert car il y en a un autre, mais qui était fermé pour travaux. Si l'on excepte le curé et l'enfant de chœur, tous ceux qui étaient à l'enterrement étaient là. Une dizaine, pas plus — en comptant le commissaire —, répartie autour des trois tables du café.
Il y avait la famille Manzoni, facilement reconnaissable car elle s'était rapidement détachée du groupe et était restée dans son coin durant toute la cérémonie. Ils étaient quatre, occupant à eux seuls une table: trois hommes, qui faisaient très latins, et une femme, elle pas du tout, dont on devinait derrière son voile la peau très claire, alors que s'échappaient de son chapeau, sous lequel elle avait emprisonné ses cheveux, quelques mèches blondes (naturelles?). 
À l'autre table, trois vieux qui semblaient bien se connaître, que le patron du café semblait bien connaître aussi, probablement des gens du village, qu'on imagine être liés au père Manzoni (Dino, décédé le 5 décembre 2002 — c'était gravé sur la tombe) bien plus qu'au reste de la famille avec laquelle ils n'avaient d'ailleurs pas échangé le moindre mot hormis les condoléances d'usage.
Restait la dernière table, celle à laquelle était assis le commissaire. Lui faisaient face deux hommes aux lunettes noires (obsèques obligent?), qui ne se parlaient pas, on aurait pu croire parce que ne se connaissant pas et n'arrivant pas à engager la conversation. Mais, pour le commissaire, de manière trop évidente, telle une scène jouée par deux comédiens, en l'occurrence mal jouée, traduisant non pas une gêne entre deux individus mais bien un refus de communiquer. La question était alors de savoir si ce refus était concerté, joué par les deux, ou s'il provenait de l'attitude d'un seul, notamment de celui assis à gauche, avec son chapeau mal ajusté et ses lunettes manifestement trop grandes, dont le "jeu" par rapport à son voisin était beaucoup plus appuyé. 
 
Le commissaire se dirigeait vers la jeune femme qui, à la sortie du café, s'était écartée du groupe, le temps que les trois autres fument leur cigarette, quand son téléphone sonna. C'était Lechauve qui l'appelait pour l'informer comme convenu de l'avancée des recherches. 
— Oui? fit le commissaire d'une voix sourde.
— Rien pour l'instant, "chou blanc" (cette expression préférée de Lechauve qui agaçait prodigieusement Justin). Gary a cru reconnaître Kaczmarek près d'un cinéma, il l'a suivi mais le gars s'en est aperçu et il lui a échappé. 
— Tu m'étonnes, le jour où Gary réussira une filature sans se faire repérer... 
— Sinon on a deux hommes qui surveillent la maison de Kaczmarek et on a monté un "sous-marin" devant l'immeuble de Manzoni. On continue? 
— Non, ça sert à rien, surtout que Kaczmarek je viens de l'avoir en face de moi pendant un quart d'heure.
— Quoi? 
— Il ne s'était pas enfui, il était venu assister aux obsèques de Manzoni. 
— Et tu l'as laissé repartir? 
— Il est toujours là, mais il n'y a rien à craindre, je sais qu'il ne partira pas, il veut me parler. D'ailleurs il m'attend. Et je vais le faire attendre, parce que j'ai quelqu'un d'autre qui m'attend, une femme qui, elle, risque de ne pas attendre très longtemps. 
— Une femme?! s'égosilla Lechauve à l'autre bout de la ligne. 
 
La jeune femme s'était assise sur le banc situé en face du café. Le commissaire s'avança vers elle, comme s'il était téléguidé.
— Vous vouliez me parler? dit-elle. 
— Oui, je suis le commissaire Justin et j'enquête sur la mort de Robert Manzoni. Vous permettez?
Le commissaire n'attendit pas la réponse. Il s'assit à côté d'elle, sortit un paquet de cigarettes (des Camel Filters achetées à l'aéroport de Nice, en l'absence toujours de Marlboro Red et parce qu'il n'aime pas les autres Marlboro), tapota le paquet pour en extraire une, qu'il lui tendit. 
— Non merci, je ne fume pas. 
— Ah c'est vrai, fit le commissaire, se rappelant qu'elle s'était éloignée quand les hommes qui l'accompagnaient s'étaient mis à fumer. (Il était à deux doigts de fumer lui-même la cigarette mais se ravisa à temps.) Vous êtes de la famille, je suppose? 
La jeune femme souleva son voile, révélant un visage incroyablement lumineux, agrémenté de deux grands yeux en amande couleur noisette. Bref sa beauté frappa Justin. Il voulut reformuler sa question mais n'y parvint pas. 
— Je suis la fille de Roberto... Robert, si vous préférez. Je m'appelle Rachel... Rachel Manzoni.
— Rachel... Rachel? Ou la transposition en français du prénom italien? D'ailleurs c'est quoi l'équivalent de Rachel en italien? 
Rachel esquissa un sourire. 
— En italien on dit "Raquélé", mais moi, non, c'est Rachel.  
Le commissaire était visiblement troublé et avait du mal à enchaîner les questions. 
— Et les trois hommes là-bas, vous pouvez me dire qui ils sont? (Quelle formulation horrible, Justin était au supplice.)
— Très facile. Celui à la moustache, c'est mon frère Lucio, enfin, mon demi-frère, le grand aux cheveux longs, c'est David, mon fiancé, et le troisième, c'est Marco, un cousin. 
Le commissaire regardait les trois hommes, toujours ensemble, qui eux aussi le regardaient et discutaient, de lui probablement. Avec leur costume noir et leurs lunettes de soleil, ils semblaient sortis d'un film de Tarantino. 
— Vous connaissez Roger Kaczmarek? demanda Justin sans transition. 
— Roger? oui bien sûr, c'était l'ami d'enfance de mon père. Je l'ai surtout connu quand j'étais petite et que je voyais encore mon père. C'était il y a longtemps, une vingtaine d'années. 
Le commissaire s'apprêtait à relancer mais à nouveau, lui qui d'ordinaire savait si bien mener les interrogatoires, eut du mal à trouver ses mots, balbutiant un début de phrase, et s'arrêta. 
— Vous avez d'autres questions? demanda Rachel, avec une petite pointe d'ironie qui n'échappa pas à Justin. 
Il s'ensuivit une bonne minute avant que le commissaire ne réponde.
— Pour l'instant non, le moment et le lieu ne s'y prêtent pas, je vous recontacterai... Merci mademoiselle. 
Il se leva, chercha du regard Roger et prit congé de Rachel. 
 
Le commissaire eut conscience, en même temps qu'il s'éloignait de Rachel, que cette sortie, pour le moins abrupte, manquait d'élégance. 
 
"Robert était dans la tombe et regardait Roger". C'est ce que se dit le commissaire quand il rejoignit Roger retourné au cimetière pendant qu'il discutait avec Rachel. Car c'est bien ce que renvoyait la scène. Non pas Roger en train de parler à Robert (c'était pourtant le cas) mais l'écoutant en train de lui parler.
 
Le commissaire était resté en retrait derrière Roger, qui continuait de parler à Robert (et/ou de l'écouter), à moins d'être tout simplement en train de prier. Il tenait d'ailleurs son chapeau par les bords, plaqué contre sa poitrine, comme s'il se recueillait. Bien qu'il l'ait reconnu dans le café (le déguisement était grossier), la vue de la calvitie de Roger, avec ses cheveux de poussin au sommet du crâne, convainquit définitivement le commissaire qu'il avait bien affaire à lui. Il attendit quelques minutes avant de se porter à sa hauteur. 
— On va reprendre là où on en était resté, Roger, quand tu étais dans mon bureau, dit le commissaire à voix basse.
— Sur mon alibi? répondit Roger d'une voix encore plus basse, obligeant le commissaire à s'approcher de plus près.
— Oui, si tu veux, on peut commencer par là. C'est quoi cette histoire de bar où tu serais allé le soir du meurtre après ton travail? Il était fermé et en plus ils disent ne pas te connaître.
— J'ai jamais dit qu'il était ouvert. C'est justement quand c'est fermé que j'y entre par la cour qui est derrière. 
— Et tu entres comment? 
— Par le local où sont déposées les bouteilles, enfin... les bouteilles vides. Il y a un verrou, mais il suffit de pousser la porte fortement. Et de là j'accède au bar. 
— Pour faire quoi? Pour y boire? 
— Pas toujours. C'est parce que je m'y sens bien.
— Et ce soir-là, tu te sentais bien? 
— Non justement, j'étais mal, c'est là que j'ai eu la vision de la mort de Robert. 
— De l'accident? 
Roger fit oui de la tête, écrasant de ses doigts les rebords du chapeau qu'il tenait toujours devant lui. 
— Justement, parle-moi de cet accident. Qu'est-ce que tu as vu exactement? 
— Ce que je vous ai déjà dit... Robert qui manipulait le revolver, s'amusant à le démonter puis à le remonter. Et tout à coup le coup qui est parti. 
— Mais alors comment tu expliques qu'on ait retrouvé le revolver sur la table, loin du corps, et qu'il n'y avait aucune empreinte sur la crosse, et même sur l'ensemble du revolver? 
— Je l'explique pas... c'est pas dans la scène. 
— Qu'est-ce que tu as vu d'autre? 
— Rien que ce que je vous ai dit.
— Tu m'as pas dit grand-chose. 
— C'est tout ce que j'ai vu... 
Roger marqua un temps d'arrêt puis ajouta: 
— Ah si, il y avait aussi sur la table, quand Robert démontait le revolver, un mouchoir sur lequel il déposait les pièces du revolver. Et puis à côté, je crois, un bout de papier avec un dessin dessus, mais je suis pas sûr.
— Tu as eu d'autres visions depuis la dernière fois?
Roger ne répondit pas. 
— Tu me facilites pas la tâche, tu sais, je pourrais te placer en garde à vue. 
 Vous ne le ferez pas.
— Ah oui et pourquoi? 
— Parce que je suis plus utile pour vous à l'extérieur qu'en prison. Vous savez que je ne vais pas m'échapper et que si je "vois" des choses, si j'ai des nouvelles visions, je vous le dirais. Mais pour cela il faut que je reste dehors.
— Tu m'as l'air bien sûr de toi. Et d'abord pourquoi tu t'es déguisé, tu voulais m'échapper, non?
— Ça n'a rien à voir avec vous, c'était pour que Rachel ne me reconnaisse pas.
 
Le commissaire était déconcerté, Roger semblait avoir réponse à tout. Avec un autre, il l'aurait fait embarquer depuis longtemps. (Deux policiers, qui accompagnaient le commissaire, attendaient à la sortie du cimetière.) Mais là, non. Son intuition lui disait de laisser Roger en liberté, convaincu qu'il allait ainsi revenir régulièrement vers lui pour lui délivrer des bribes d'informations (mais sans écarter l'idée qu'il pourrait quand même être l'assassin). La situation était totalement nouvelle pour Justin. Il prenait des risques mais au fond ça lui plaisait, ça le changeait des affaires habituelles. Le plus dur maintenant allait être d'expliquer tout ça au commissaire divisionnaire Beltrame, son supérieur.
 
Justin raccompagna Roger à sa voiture sous les yeux ahuris des deux policiers, qu'il rejoignit ensuite pour qu'ils le ramènent à Nice. Tout le long du trajet, il repensait à Roger et à sa décision de le laisser libre, du moins pour l'instant. En même temps, il y avait cette affaire de bijoux volés qui l'avait amené à Nice. Une affaire qui, à côté de celle de Robert et Roger, lui paraissait d'un ennui mortel. On peut la résumait en deux mots. C'est extrait d'un article de presse, datant du 20 juillet:
 
"Un cambriolage d'envergure a eu lieu dans les locaux d'une société de transport de fonds située en plein cœur de Paris. Les voleurs seraient passés par les caves adjacentes pour dérober plus de 8 millions d'euros de bijoux. Les caméras intérieures de vidéosurveillance avaient été recouvertes de mousse et le système d'alarme neutralisé. L'enquête a été confiée à la brigade de répression du banditisme (BRB)."
 
Quatre mois après, l'enquête piétinait, aucun des bijoux n'avait été retrouvé. Si le commissaire était aussi sur l'affaire, c'est qu'un homme, qui avait été mêlé au meurtre d'un diamantaire hollandais, meurtre sur lequel avait enquêté le commissaire, venait d'être arrêté à Nice en possession d'un saphir qui pourrait provenir des bijoux volés. Cet homme faisait déjà l'objet d'une surveillance policière, laissé libre car susceptible par ses agissements d'aider la police à remonter la filière jusqu'aux bijoux et aux commanditaires du meurtre. (On reconnaît là les méthodes du commissaire Justin.)
 
Il était 22 heures. Le commissaire buvait son whisky au bar de l'hôtel où il était descendu, attendant l'arrivée de Videla. "Comment le reconnaîtra-t-il", avait-il demandé. C'est "elle" qui vous reconnaîtra, lui avait-on répondu. L'inspecteur Videla était une inspectrice, et quand elle entra, en effet, elle le reconnu tout de suite, ce qui fait que, en la voyant ainsi se diriger vers lui, il la reconnut aussi. Elle n'était pas très jolie — Justin ne put s'empêcher à cet instant précis de penser à Rachel — mais dégageait un charme certain. Petite, brune (aux reflets auburn), elle avait un faux air de Judy Garland avec des lunettes. Quand elle se présenta à lui, tout sourire, et qu'elle lui dit avec l'accent du coin: "Bonsoir, je suis Gabriela Videla...", il se dit qu'elle allait certainement ajouter: "... mais vous pouvez m'appeler Gaby".
 C'est moi qui reprend l'enquête sur le vol des bijoux, du moins le volet niçois, continua-t-elle.
Justin ne put cacher sa déception d'avoir perdu son pari, ce dont s'aperçut Gabriela, inquiète pour le coup de l'image qu'elle devait renvoyer.
 Enchantée, mademoiselle Videla, fit-il, sur un ton faussement enjoué.
 Vous pouvez m'appeler Gaby, vous savez. 
Oui je sais, pensa le commissaire, pensée qui le fit sourire, ce qui rassura la jeune femme.
 
De cette discussion avec Gabriella, il se dégagea plusieurs choses, à commencer par le fait que celle-ci était finalement très mignonne, surtout quand, après avoir commandé un double scotch qu'elle but sans sourciller mais qui la rendit légèrement pompette, elle retira ses lunettes, dévoilant son beau regard de myope nimbé de mystère. Pour le reste, qui avait directement trait à l'affaire, le commissaire, une fois dans sa chambre d'hôtel, nota sur son bloc-notes (Rhodia):
 
➝ ext ➝ équipe 2
 
(traduction: relâcher G. l'homme arrêté à Nice, officiellement "faute de preuves", et prolonger la surveillance avec une autre équipe, vu que l'ancienne est probablement grillée). 
 
  gem Monaco ➝ Amsterdam
 
(traduction: montrer le saphir au gemmologue de Monaco qui connaît bien la pierre, l'ayant lui-même expertisée lors de différentes transactions, et si origine confirmée la renvoyer à Amsterdam)
 
Au bas de la feuille, il ajouta: "Rachel?". Puis il alla dans la salle de bains pour se déshabiller (comme un réflexe), prit une douche et retrouva Gaby qui l'attendait dans le lit, plus exactement, qui l'avait attendu. Recroquevillée au bord du lit, la jeune femme dormait à poings fermés. 
Justin s'allongea à ses côtés et éteint la lumière.
 
Max Rouland avait suivi l'inspecteur Gary en train de suivre celui qu'il prenait pour Roger Kaczmarek. De la même façon que, passant derrière lui, il avait interrogé les mêmes personnes que Gary avait interrogées. Ainsi ne tarda-t-il pas à découvrir qui était l'homme que l'inspecteur recherchait, et pourquoi il le recherchait. Roger, à la fois témoin et suspect, avait disparu. Il n'en fallu pas davantage à Rouland pour parfaire sa stratégie dans l'enquête qu'il menait parallèlement à celle de la police.
 
Le fait que Gary ait concentré ses recherches dans des salles de cinéma conduisit Rouland à revenir dans celle où l'inspecteur s'était le plus attardé: le Magenta, un cinéma d'art et essai spécialisé dans les vieux films. Rouland y retourna, fort aussi de cette information que les recherches venaient d'être abandonnées, signe que Roger avait été retrouvé, qu'il n'était plus, du moins, "porté disparu". Et qu'il était peut-être déjà de retour dans son fief. 
Max Rouland alla donc au Magenta au milieu d'une séance, l'assurance qu'il ne serait pas dérangé (à relativiser, deux spectateurs entrèrent voir le film qui était alors projeté). Le guichetier était assis au fond de la cabine, en train de feuilleter un magazine. Etait-ce Roger Kaczmarek? Rouland l'aborda en tant que passionné de cinéma, se renseignant sur la programmation en cours, en l'occurrence un cycle sur le cinéma italien des années 60-70 et plus spécialement le giallo. Ainsi étaient programmés des films comme Six Femmes pour l'assassin de Mario Bava, Le Venin de la peur de Lucio Fulci ou encore Les Frissons de l'angoisse de Dario Argento. Roger se révéla assez vite intarissable (bien plus, on s'en doute, qu'avec le commissaire). Rouland ne connaissait pas grand-chose au giallo, mais avait cet art, bien à lui, de reprendre à son compte, tout en y ajoutant une petite touche personnelle, ce que l'autre venait de dire, faisant croire à celui-ci qu'il avait affaire à un connaisseur. De sorte que de film en film, et surtout de fil en aiguille, la conversation finit par porter sur ce "meurtre mystérieux" dont parlaient les médias, la technique de Rouland étant à ce point rodée (de son point de vue, en tout cas), que c'est Roger lui-même qui aborda le sujet (confortant Rouland dans l'idée que c'était bien Kaczmarek qu'il avait devant lui). Et qu'il parla en toute franchise (ou de manière faussement innocente, si d'aventure il avait deviné la manœuvre de Rouland) du revolver de Robert et du profil du suspect, et que s'il savait tout ça c'est qu'il connaissait dans l'immeuble quelqu'un qui connaissait la gardienne. Pour autant, il ne parla pas de "vision" ni d'accident, ne parla pas non plus du mouchoir et du bout de papier sur la table. En revanche, il dit à Rouland que sur cette table se trouvait à l'origine un stylo-bille à encre rouge, que la gardienne avait bien vu quand elle découvrit le corps mais qui avait disparu quand la police arriva, détail dont elle ne se souvint que secondairement et qu'elle oublia du coup de dire à la police. Ainsi l'information laissait-elle croire à Max Rouland qu'il avait un coup d'avance sur le commissaire Justin.
 
Et voilà qu'on apprend que G., l'homme arrêté à Nice, avait été abattu à peine relâché.
 
Le commissaire Justin fumait cigarette sur cigarette (des Marlboro Red qu'il avait fini par trouver). Il venait de se faire passer un savon par le commissaire Beltrame, furieux qu'on ait pu relâcher G., sans l'avoir avisé en plus. Mais son anxiété ne venait pas de là. Il pensait à Roger qu'il avait décidé de laisser, lui aussi, en liberté, l'exposant à subir le même sort, soit de la part de complices, soit parce qu'il serait un témoin gênant. Ce qui le fit penser à Tarantino et ses tueurs à gages, et par association d'idées aux trois hommes qui accompagnaient Rachel. Et lui vint tout d'un coup, comme une illumination, l'hypothèse (qui ne le lâchera plus) qu'entre les deux affaires il y aurait un lien. Il appela Lechauve.
 
Les inspecteurs Lechauve et Gary étaient assis en silence dans le bureau de Justin, quand celui-ci entra, se dirigea vers la fenêtre qu'il ouvrit en grand (moins pour faire entrer le soleil — car c'était une belle journée d'automne — que pour chasser la fumée dans laquelle baignait la pièce) et vint s'asseoir. 
— Il t'a dit quoi Beltrame? fit Lechauve pour rompre le silence.
— À ton avis? Mais peu importe... ce qui m'occupe, c'est que Kaczmarek est peut-être en danger, qu'il soit responsable ou non de la mort de Manzoni. 
— Vous croyez vraiment à cette histoire de "visions"? dit Gary. 
— Je ne sais pas. Mais j'ai le sentiment que l'affaire Manzoni et celle des bijoux sont liées. Ne me demandez pas sur quoi je me base, c'est juste une intuition, mais elle est là, très forte, et au cœur de cette double affaire, il y a Roger Kaczmarek. 
— Qu'est-ce que tu sais que nous ne savons pas? renchérit Lechauve, ça pourrait nous aider. 
— Ce n'est qu'une hypothèse, je le répète. L'urgence pour l'instant est de protéger Kaczmarek. Affectez une équipe spécialement pour ça. De mon côté, il faut que je creuse ce lien entre les deux affaires.
 
Le commissaire se leva, arpenta la pièce, alluma une cigarette et alla se planter devant le grand tableau noir situé au fond de la pièce. Là, il attrapa la craie qui pendait au bout d'un fil le long du tableau et sur celui-ci dessina deux cercles à l'intérieur desquels il inscrivit dans le premier: "ROBERT", dans le second: "BIJOUX". Au-dessus de "ROBERT" il nota "ROGER", au-dessus de "BIJOUX" un point d'interrogation et, entre "ROGER" et le point d'interrogation, le mot "RACHEL" qu'il souligna d'un trait.
— C'est qui Rachel? s'écrièrent ensemble Lechauve et Gary. 
 C'est la fille de Robert Manzoni, je l'ai rencontrée aux obsèques de son père, où se trouvait également Roger plus ou moins déguisé pour, m'a-t-il dit, que Rachel ne le reconnaisse pas. Il était l'ami d'enfance de Robert mais elle ne le voyait plus depuis longtemps, m'a-t-elle dit. Pourquoi Roger voulait passé inaperçu auprès de Rachel? D'ailleurs était-ce vraiment auprès de Rachel, ou des trois hommes qui l'accompagnaient dont son fiancé? Voilà, vous savez tout, enfin tout ce qu'il y a à savoir pour l'instant.
 
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(à suivre)