22/06/2026

Le polar de l'été

  Dillinger est vivant.

  Le polar de l'été. (roman)
  Photo: Michel Piccoli dans Dillinger est mort de Marco Ferreri (1969).

La grande époque du bouffon est sans doute passée et ne reviendra plus. Tout tend à d'autres fins, inutile de le nier. Qu'importe, l'institution de la bouffonnerie peut bien cesser désormais d'appartenir à l'humanité et se perdre, j'en aurai tout de même joui jusqu'au bout.
Franz Kafka, Journal, 29 juillet 1917.

Repris par Frédéric Berthet dans
Daimler s'en va, 1988 (exergue).
 

Le revolver était là, posé sur la table en formica de la cuisine, entièrement démonté, les pièces étalées sur un grand mouchoir blanc. C'était la deuxième fois que Roger démontait le revolver.
— Je recommence, dit Roger à Robert qui regardait avec attention les mains de son copain. 
Roger remonta le revolver de façon plus lente cette fois, détachant bien ses gestes, comme s'il était filmé au ralenti. 
— Tu vois, dit-il une fois le revolver remonté, c'est pas sorcier, comme dit l'autre con. (Robert rigola.) Après, il y a plus qu'à armer... 
 
Et le coup partit.
 
Robert était là, étalé sur le carrelage noir et blanc de la cuisine, les yeux grands ouverts, la bouche aussi (un peu moins), avec de petites plissures au coin des yeux et de la bouche, comme s'il était toujours en train de rigoler quand la balle l'atteignit.
Roger regardait Robert tout en essuyant le revolver avec le grand mouchoir blanc. Du sang rouge vif sortait de la chemise bleue de Robert qui avait gardé cette espèce de rictus comique, ce qui, avec les yeux grands ouverts et la tache rouge qui s'élargissait telle une fleur, le faisait ressembler à un clown. 
— C'est vraiment con ce qui t'est arrivé, (se) dit Roger. 
Il resta ainsi plusieurs minutes à fixer le cadavre, fasciné par son expression.
Roger posa le revolver sur la table, replia son mouchoir, qu'il mit dans sa poche, et sortit de l'appartement.
  
Il était 9 heures du matin. Robert était sorti lui aussi, les pieds devant, en direction de l'Institut médico-légal où l'attendait le docteur Claudel.
 
Le commissaire Justin examinait la cuisine, pendant que le reste de l'équipe s'affairait autour. Il prit quelques notes sur son bloc-notes, un carnet orange de la marque Rhodia dont les pages se détachent par le haut. Le commissaire détacha la page sur laquelle il venait d'écrire, la plia et la glissa dans sa poche. 
 
Dans le vestibule, il y avait sur le mur la photo encadrée d'un homme. C'était une photo en noir et blanc de Robert. Le commissaire s'arrêta devant. On y voyait Robert en gros plan, rire à pleines dents. En s'approchant de plus près (ce que fit le commissaire), on remarquait que la bouche était entourée d'un trait rouge, qui en suivant ainsi les contours l'agrandissait et donnait à Robert une drôle de tête. "Une tête de clown", pensa le commissaire. 
 
Il était 9 heures 15 et Robert entrait solennellement, recouvert d'un beau drap blanc, dans la chambre froide, en attendant son autopsie par le docteur Claudel, prévue dans l'après-midi.
 
Le commissaire était, lui, sorti de l'appartement après avoir jeté un coup d'œil dans la chambre, la salle de bains et le salon (dans cet ordre car c'était toujours ainsi qu'il procédait, d'abord le "lieu du crime", puis la chambre et à la fin ce qu'il appelait les pièces S: salle de bains, salon ou salle à manger), et noté sur son carnet: "RAS". Le lit n'était pas défait, le lavabo n'avait pas servi depuis un bout de temps (pas plus que les toilettes) et sur la grande table en bois il n'y avait pas trace d'un quelconque repas pris récemment (rien non plus du côté du canapé, le poste de télévision était repoussé au fond de la pièce, presque dos au canapé). 
 
Nous étions le 12 novembre, le lendemain du 11 que le commissaire, au repos, avait passé chez sa belle-famille, et le temps était celui d'un mois de novembre: gris et même pluvieux quand le commissaire se retrouva à l'extérieur.
 
La pluie avait redoublé, obligeant Justin à rester sous un porche. Il en profita pour allumer une cigarette et repenser à la photo de Robert, une photo qui l'intriguait au même titre que ce revolver laissé sur la table, ce qui écartait l'hypothèse du suicide mais, en même temps, faisait très mise en scène. "Tout ça sonne faux", se dit le commissaire. Il se mit à faire des ronds de fumée. 
 
Il pleuvait toujours mais beaucoup moins quand le reste de l'équipe sortit. Le capitaine Lechauve, le subordonné très chevelu du commissaire — en même temps ami de longue date — aperçut son patron en train de fumer. (En train de penser aussi, d'où l'abondante fumée qui s'échappait au-dessus de sa tête.) Il le rejoignit. 
— Alors? fit le commissaire, avant d'exhaler sa fumée sur Lechauve dont le visage disparut durant quelques secondes. 
— Rien, enfin pas grand-chose, répondit Lechauve en toussotant, on a recueilli deux, trois trucs mais je serais surpris qu'il en ressorte quelque chose. 
— Tu as vu la photo à l'entrée? 
— Celle du mort? Oui. 
— Et tu as rien remarqué? 
— Quoi? 
Le commissaire tira longuement sur sa cigarette. Lechauve eut juste le temps de s'écarter pour ne pas recevoir la bouffée en pleine figure.
 
Il était 17 heures. L'autopsie venait de se terminer. Le docteur Claudel réécoutait ce qu'il avait enregistré sur son dictaphone. Robert attendait patiemment qu'on le ramène dans sa chambre.
 
La nouvelle de la mort de Robert était-elle déjà sur les chaînes d'informations? Roger alluma son poste de télévision et sélectionna BFM puis LCI. Apparemment on n'en parlait pas encore. Il alla sur CNews... Bingo! l'information était déjà là. Au bas de l'écran, une "alerte info", écrite en rouge, et au-dessous, le bandeau: "Mort mystérieuse à Paris". Une heure plus tard: "Un homme tué dans le 13e arrondissement." L'heure d'après: "Un Français exsécuté [sic] dans sa cuisine." Puis: "Meurtre dans le 13e: un acte terroriste?" — "C'est bon", se dit Roger. Il éteignit le poste, rajusta sa cravate et sortit. 
 
Roger habitait une petite maison à un seul étage avec autour un minuscule jardin (150 mètres carré, pas plus), le tout protégé par un muret surmonté d'un grillage. L'endroit respirait la banlieue. 
 
Roger et Robert s'étaient connus dans les années 1980. Qu'est-ce qui les avait rapprochés? Le fait d'être tous les deux d'origine étrangère, polonaise du côté de Roger (Kaczmarek), italienne du côté de Robert (Manzoni)? Non. S'ils eurent à subir les jurons habituels, du genre "Polak" ou "Macaroni", c'était resté (relativement) bon enfant, et ce, déjà, parce que dans leur classe les élèves d'origine étrangère étaient nombreux, fruit d'un heureux hasard dans la répartition des élèves cette année-là. Une passion commune? Non plus. Si Roger aimait beaucoup le cinéma, en particulier les films d'action, et Robert surtout la musique, en particulier la pop, chacun vivait séparément sa passion et en faisait rarement profiter l'autre. La réponse est plus simple. Roger était arrivé en cours d'année scolaire, viré qu'il avait été de son précédent lycée, et quand il entra la première fois dans la classe la seule place qu'il trouva libre était celle à côté de Robert. Si elle avait été occupée, peut-être que leur amitié ne serait jamais née. 
— "Et je serais toujours vivant", pensa Robert (revenu dans sa chambre). 
 
Le commissaire Justin était dans son bureau, debout devant la fenêtre à regarder la pluie tomber, quand le lieutenant Gary entra précipitamment, certes après avoir frappé à la porte mais sans avoir attendu la réponse. 
— Qu'est-ce qui se passe? dit sur un ton sec le commissaire qui n'appréciait guère qu'on entre ainsi dans son bureau comme dans un moulin. 
— Chef, il y a un type en bas, un nommé Kaczmarek, qui veut vous parler. Il dit qu'il sait qui a tué Manzoni. 
— Hein? Fais-le monter.
 
Roger était assis sur une chaise, droit comme un "i", face au commissaire affalé, lui, dans son fauteuil, en train de mâchonner un chewing-gum.
— Alors comme ça tu sais qui a tué Manzoni, lança sans préambule le commissaire. 
— C'est pas un étranger ni un terroriste ni un malade mental... et c'est pas un assassin non plus.
— Très bien. Un Français sain d'esprit qui aime son pays. Comment il s'appelle? 
— C'est pas un assassin, répéta Roger. 
Le commissaire hocha la tête. Qui était cet énergumène assis devant lui? Ce n'était pas le premier. Depuis quelques semaines il en voyait défiler dans son bureau. Il jeta le papier de son chewing-gum dans le gros cendrier en jade qui trônait sur le bureau et, depuis qu'il est interdit de fumer dans les bureaux, servait à maintenir en équilibre une impressionnante pile de dossiers. 
— D'accord, mais quel est son nom? Tu as dit au lieutenant que tu savais qui avait tué Manzoni. 
— C'était pour que vous m'écoutiez, sinon le lieutenant serait pas monté vous prévenir. 
— Entendu, dis-moi alors ce que tu sais de cette histoire. 
— C'était un accident. 
— Un accident? Tu veux dire que tu as tué Manzoni par accident?
— Non c'est pas moi, c'était un accident. Mais c'est pas moi. 
— Comment tu sais alors que c'était un accident? Tu étais présent quand c'est arrivé? 
— Oui et non. 
— Tu peux développer? 
— J'ai vu la scène mais j'étais pas là. C'était une vision...
 
La pluie tambourinait de plus en plus fort sur la vitre. Le commissaire se leva et, bien qu'il n'était que 10 heures du matin, alluma la lumière. Le plafond fluorescent se mit à grésiller puis à clignoter avant de s'allumer complètement et d'éclabousser la pièce d'une lumière blanche immonde. Le commissaire vint se rasseoir et déboutonna le col de sa chemise. La journée promettait d'être longue.
 
La journée ne fut pas si longue. Roger sortit des bureaux de la PJ vers 13 heures, après un interrogatoire où il ne fit que répéter, sous différentes formes, les mêmes mots: vision, accident, pas moi, là et pas là... C'est aussi qu'entretemps le commissaire avait reçu les premiers résultats des analyses. D'abord de la "balistique", qui l'informait que la balle qui avait tué Robert Manzoni était de calibre 10.35, ce qui correspondait bien au revolver — un modèle italien: le Bodeo 1889 — trouvé sur la table. Ensuite, et surtout, du docteur Claudel qui estimait l'heure de la mort entre 20 heures et 21 heures. (Le corps de Manzoni avait été découvert le lendemain à 7 heures 30 par la gardienne de l'immeuble, la porte de l'appartement étant restée entrouverte.) Or, Roger Kaczmarek, qui travaille comme guichetier dans un cinéma du 10e, n'avait pas quitté son poste de la soirée (cela avait été confirmé), la dernière séance se terminant à 23 heures 50. Le problème, parce qu'il y a toujours un problème, est qu'il avait ajouté pour sa défense que, une fois quitté le cinéma, avant de rentrer chez lui, il était allé comme souvent boire un coup dans le bar qui se trouve en face, et en était ressorti vers minuit trente. Sauf que le bar (où d'ailleurs on dit ne pas le connaître) était exceptionnellement fermé ce soir-là.

"Pourquoi avait-t-il menti?" se demandait le commissaire, une fois sorti de la PJ, se dirigeant vers la place de Clichy, tout en fumant sa cigarette, la dernière du paquet. "Pourquoi inventer un alibi qui en plus ne coïncide pas avec l'heure du crime alors qu'on dispose déjà d'un alibi en béton qui vous disculpe totalement de ce dont on pourrait vous accuser?" C'était incompréhensible. "Soit ce type est un gros malade, et il faut pas chercher à comprendre; soit c'est un petit malin, qui nous balade à sa guise, et pour l'instant (mais faudrait pas que ça dure) on nage en plein brouillard." Une fois dit ça, le commissaire entra dans un bureau de tabac acheter un paquet de Marlboro Red. Et comme il n'y en avait plus, il prit des Lucky Strike. 
 
La pluie avait cessé. Le commissaire décida d'aller dîner à la brasserie du coin (car c'était mardi et le mardi on y servait un excellent bœuf bourguignon), puis de rentrer chez lui à pied. C'était à une quinzaine de minutes en marchant d'un bon pas. L'occasion par là même de tester les Lucky Strike. Chemin faisant, pas convaincu, il se dit qu'il ne finirait pas le paquet. Surtout il repensa à l'affaire, au revolver laissé sur la table, à la photo gribouillée de Robert, au mensonge inutile de Roger... Arrivé au pied de son immeuble, il écrasa rageusement sa cigarette, pianota le code d'entrée et entra. Il se dirigea vers l'ascenseur puis se ravisa: il allait prendre l'escalier (il habitait au troisième étage). En même temps qu'il montait les marches il continuait de penser à Roger, Robert, le revolver, ça se mélangeait dans sa tête. Arrivé au troisième, sa décision était prise. Dès demain matin, il fera revenir Roger pour un nouvel interrogatoire. 
Satisfait de sa décision, Justin sortit ses clés pour entrer discrètement (il était minuit passé), sans avoir à sonner et risquer de réveiller toute la maisonnée, autrement dit sa femme et ses deux filles. Puis, comme chaque soir, vu que ses vêtements sentent toujours la clope, laisser veste et imper à l'entrée (on lui faisait grâce du pantalon) et emprunter le parcours fléché qui mène à la buanderie (la "puanderie" disait la plus petite) pour y déposer sa chemise et ensuite seulement gagner les espaces délicatement parfumés ("AirWick" disait la plus grande) de l'appartement.
 
Roger regardait la télévision. BFM et LCI parlaient maintenant de l'affaire. Les journalistes disaient tous à peu près la même chose, à savoir que — à ce stade de l'enquête — on ne savait grand-chose, sinon que Robert avait quarante-sept ans, qu'il était sans emploi et ne semblait pas avoir de lien avec ce qu'on appelle le "milieu". Du coup, on invitait sur les plateaux des spécialistes qui racontaient tous à peu près la même chose, sur les suites de l'affaire, les témoignages, la recherche d'indices, etc. Sur CNews, c'était un peu plus animé, on y parlait pêle-mêle de la criminalité (galopante), de la police (sans moyens), de la justice (trop lente et laxiste) et pour finir de l'immigration. On vit une photo de Robert, la même partout ("Ça, c'était à Menton", se dit Roger) et un petit reportage avec les interviews du ministre de l'Intérieur, du préfet de police de Paris et du commissaire Justin ("Celui-là, je le connais", se dit Roger). Tout ça repassait en boucle.
 
Le nouvel interrogatoire de Roger n'eut pas lieu. Pour deux raisons (ou trois). La première, indiscutable, est que Roger avait disparu (volatilisé!). La seconde est que de toute façon l'interrogatoire n'aurait pas eu lieu, le commissaire Justin ayant dû partir au petit matin, toute affaire cessante, pour une autre affaire sur laquelle il enquêtait — un vol de bijoux parmi lesquels un saphir padparadscha d'une valeur inestimable — et qu'un élément subit, survenu à Nice, venait de relancer. Quant à la troisième raison, elle ne s'ajouta que secondairement aux deux autres. On apprit dans la journée que le corps de Robert allait être transféré lui aussi dans le Sud pour des obsèques prévues le lendemain à Borgio, un petit village perché au-dessus de Menton. Dino Manzoni (le père de Robert) y était enterré et le reste de la famille, qui habite Menton et que Robert ne voyait plus depuis plus de vingt ans, avait souhaité que son fils le rejoigne (dans sa dernière demeure, comme on dit). Un office était prévu le 14 à 11 heures dans l'église du village, et dans la plus stricte intimité, il va sans dire. Le commissaire Justin se trouvant sur place, il fut décidé qu'il y assiste (tout en s'occupant de l'affaire des bijoux), l'occasion peut-être de découvrir quelques secrets sur Robert Manzoni, pendant que, de leur côté, Lechauve et Gary continueraient de rechercher Roger à Paris. Voilà. C'était le nouveau programme. 
 
Roger avait roulé toute la nuit. Il arriva à Menton sur le coup de 7 heures. Il dormit dans sa voiture deux bonnes heures puis loua une chambre dans un hôtel de la vieille ville. Là, il prit une douche, rasa de près la barbe qu'il arborait jusque-là (il n'avait pas oublié d'emmener avec lui ses rasoirs BIC jetables et sa mousse à raser Williams "peau sensible"), puis s'informa des dernières nouvelles à la télé. Toujours le même blabla. Il allait éteindre quand une mauvaise manipulation de la télécommande le fit atterrir sur Rai 3 (l'Italie est toute proche) où était diffusé, il le reconnut tout de suite, un de ses films préférés, sinon son film préféré: Dillinger est mort de Marco Ferreri. C'était en italien — Dillinger è morto —, Roger ne parlait pas l'italien, mais peu importe, le film il le connaissait par cœur et puis, de toute façon, il n'y avait quasiment pas de dialogues dans ce film, surtout dans la scène qu'il avait ainsi attrapée par hasard, qui en plus est sa scène favorite (soit la scène qu'il préfère de son film préféré), quand Michel Piccoli se met à démonter le revolver. Et pas n'importe quel revolver: un Bodeo 1889, le même qui avait tué ce pauvre Robert, à qui Roger montrait justement comment le démonter, l'ayant appris lui-même en regardant le film. (Où l'on découvre, entre autres, que pour démonter un Bodeo 1889 il faut dévisser le canon!) Roger ne put s'empêcher de regarder la séquence jusqu'au bout. Il aurait bien aimé voir la suite, notamment la séquence où, à l'inverse, Piccoli remonte le revolver, mais il n'avait pas le temps. Il régla sa note, quitta l'hôtel, reprit sa voiture et s'engagea sur la D 23 en direction de Borgio.
 
De son côté, Robert s'apprêtait à prendre l'avion pour gagner Nice (comme le commissaire Justin, mais pas dans le même avion), avant de rejoindre Borgio dans un fourgon. Le départ avait été précipité et Robert regrettait de n'avoir pu remercier les deux identificateurs qui s'étaient occupés de lui à l'Institut médico-légal. Dans un des couloirs de l'Institut, il avait croisé le docteur Claudel qui discutait avec une de ses étudiantes. Gêné par le cercueil (pourtant pas en bois massif) qui l'empêchait d'entendre distinctement les voix, il avait toutefois compris, au ton des voix, que Julie (l'étudiante) s'en prenait au docteur, lui disant qu'entre eux c'était fini et que s'il continuait de la harceler, elle dirait tout à sa femme.
 
Pendant que Lechauve et Gary et toute l'équipe du commissaire Justin écumaient Paris (principalement les hôtels, les bars et les salles de cinéma) pour retrouver Roger, tâche vouée à l'échec (et pour cause), Max Rouland — dont le nom complet est Rouland-Birkenstock, sa mère étant allemande —, le jeune reporter du journal L'Orbe, surnommé "le Rouletabille des temps modernes" par ses (rares) amis, menait sa propre enquête. Rouland était un journaliste redoutable. Son égo, surdimensionné, n'avait d'égal que son talent, incontestable, pour résoudre des affaires soi-disant insolubles. Lechauve et Gary le connaissaient bien. Il était arrivé que Rouland les aide pour des enquêtes qui, lui, ne l'intéressait pas, car pas assez compliquées, sachant à l'avance qu'elles seraient tôt ou tard résolues. Et s'il les aidait, c'était dans le seul but que Lechauve et Gary sortent gagnants de la guéguerre qui les opposait à leurs collègues d'une autre unité quand ils avaient à s'occuper de la même affaire. (On sait la rivalité qui dans la Police règne entre les services.) En retour, il était récompensé de quelques révélations à publier dans L'Orbe. Etait-ce bien légal? Pas sûr. D'ailleurs il était interdit d'en parler au commissaire Justin.
Reste que dans l'affaire qui nous occupe, qui ne s'appelait pas encore "l'affaire Manzoni", le jeune Rouland, bien que ne disposant que peu d'indices (volés on ne sait où), avait vite compris que policiers et enquêteurs ne seraient pas à la hauteur, à l'exception toutefois du meilleur d'entre eux, le commissaire Justin, le plus à même d'approcher la vérité, peut-être même de la découvrir... Et que de cette affaire il était donc impératif qu'il en soit le grand révélateur, c'est-à-dire le premier à la résoudre, pour prouver sa supériorité vis-à-vis non pas de ses pairs (la cause était entendue) mais de son seul vrai rival: Léo Justin.
 
✍︎ 
 à suivre