18/12/2025

Parlez-vous l'akilien ?

  Au loin s'en vont les nuages d'Aki Kaurismäki (1996).

Rappel:

Partant du principe que le cinéma de Kaurismäki est une suite de variations sur des thèmes parfaitement immuables, on peut affirmer que ce qu'on écrivait sur ses films il y a 25 ans est toujours d'actualité. Ainsi du texte de Tuomas Kainulainen (qui est traducteur) sur le sous-titrage des films de Kaurismäki (en l'occurrence Shadows in Paradise, la Fille aux allumettes et Au loin s'en vont les nuages, soit deux films de la trilogie dite du prolétariat, que complète aujourd'hui les Feuilles mortes, et un de la trilogie "Finlande", à laquelle appartient l'Homme sans passé). Le texte — sous-titré "Le cas de l'akilien", terme créé sur le tournage de la Vie de bohème par l'un des traducteurs du film pour caractériser la "langue de Kaurismäki" (rien à voir avec l'Akileïne, quoique: Aki il est "in"?) — est paru dans le numéro 5 de la revue Contre Bande (février 1999). Instructif, où l'on retrouve cet art du contrepoint qui est propre au cinéaste, et en plus, marrant lorsqu'on s'essaie à prononcer les répliques en finnois. Extrait:

Ce qui est typique de la narration cinématographique de Kaurismäki, ce sont les références innombrables à d'autres films ou œuvres littéraires. L'intertextualité est intentionnelle et frappante. Le cinéaste avoue lui-même qu'il utilise beaucoup les allusions. On peut aussi voir des intra-allusions avec ses films précédents: le protagoniste de Shadows in Paradise, Nikander, est un ex-boucher comme Rahikainen dans Crime et Châtiment. Ilona et Melartin apparaissent dans Shadows in Paradise et Au loin s'en vont les nuages. Kaurismäki est également très attaché à Bresson, Melville et Godard; de même peut-on facilement repérer des citations de Prévert, de Baudelaire ainsi qu'un dialogue surréaliste très proche de Buñuel. Mais il est impossible que le traducteur puisse transmettre toutes ces allusions que l'on trouve dans les films de Kaurismäki.
La représentation filmique fait partie de la culture, il y a donc toujours une image de la culture (peut-être stéréotypée) de l'auteur dans le film. L'image de la Finlande chez Kaurismäki est "construite", c'est une parodie sérieuse et délibérée d'une société qui n'existe que sur l'écran — une "Fin/lande", comme le résume Roger Connah dans son analyse de l'image de la Finlande nostalgique chez Kaurismäki. Pour Peter von Bagh, "on parle généralement de la Finlande de Kaurismäki comme on parle de l'Italie de Rossellini ou du Mexique de Buñuel". La Finlande de Kaurismäki ne correspond pas au pays réel mais elle se présente comme "vraie" pour beaucoup de spectateurs étrangers.

Le dialogue (ou son absence) est essentiel pour Kaurismäki; le cinéaste est donc très strict sur la fidélité de la traduction, notamment en français. Le dialogue par son caractère économe diffère beaucoup des "flots de dialogues" de nombre de films français. Le dialogue en langue écrite est très stylisé. L'ouvrier de Kaurismäki utilise des mots rares et des structures compliquées, c'est d'autant plus frappant que le dialogue est laconique. Dans Au loin s'en vont les nuages, Melartin, homme grand et rude, use de mots finnois peu usités, comme "hentoinen" (frêle) quand il décrit son collègue (la traduction française donne "pas costaud"). Ce qui caractérise la langue de Kaurismäki, c'est le mélange d'un écrit soutenu et d'argot. Le mélange des deux registres n'est pas toujours visible dans la traduction des films. L'amant dans la Fille aux allumettes dit à Iris lorsqu'ils sont attablés au restaurant: "Parempi olisi, jos laputtaaisit tiehesi", "mieux vaudrait que tu décampes". La réplique est traduite en français par "Fiche le camp"; les formes de modalité comme le conditionnel sont abandonnées mais l'expression française n'en trahit pas pour autant "l'esprit de la scène" car en finnois une autre expression "ala laputtaa" signifie "Va-t-en!". Une autre difficulté consiste à restituer les gros mots par l'utilisation d'un langage argotique propre au cinéaste. Par exemple, "helvetin hyvä" (expression que l'on pourrait traduire approximativement par "putain, c'est d'enfer", sans rendre toutes les allusions renvoyant au terme choisi des enfers) est traduit par "super". Dans Shadows in Paradise, Melartin dit à Nikander, le protagoniste: "Hemmo valehtelee todella pokkana. Täytyy ihailla." ("Le mec ment vachement bien. Chapeau!"). La réplique en français donne: "Quel bon menteur. Félicitations."
Une autre caractéristique dans le dialogue de Kaurismäki consiste en l'échange de répliques surréalistes. Le spectateur français peut être décontenancé par ce langage en apparence absurde et futile de la traduction. Par exemple, cet échange dans Shadows in Paradise:
Ilona: Paljonko maksaa yhden hengen huone?  (Combien coûte une single?)
Réceptionniste: 300 markkaa aamiaisella (300 marks, avec petit-déjeuner)
Ilona: Entä ilman? (Et sans?)
Réceptionniste: Saman (Pareil)
Ilona: Minä otan sen (Je la prends)
Réceptionniste: Ei käy. Meillä on täyttä (Pas possible, c'est complet)
(sous-titré: Pas possible)
Ilona: Mikset heti sanonut?  (Pourquoi vous ne l'avez pas dit tout de suite?)
(sous-titré: Pourquoi?)
Réceptionniste: Siksi (Parce que)
(sous-titré: C'est complet)
Ilona: ... (sous-titré: Fallait le dire)

Le choix des noms des personnages est important dans les films de Kaurismäki. Le protagoniste de Shadows in Paradise s'appelle Ilona Rajamäki. Le spectateur français ne sait pas que Ilona contient le mot "ilo" (joie), ce qui contredit l'histoire pessimiste. Rajamäki contient le mot "raja" (limite). Ilona prend des décisions sur les limites de sa liaison avec Nikander. En plus Rajamäki est la région de Finlande de l'eau-de-vie et du vinaigre. Nikander prend du vinaigre de Rajamäki dans son caddie au supermarché. "La fille au allumettes" s'appelle Iris:  le prénom renvoie à Iris-rukka (Pauvre Iris), roman émouvant d'Anni Swan, écrivain pour enfant du début du siècle. "La fille aux allumettes" renvoie à La petite fille aux allumettes de H.C. Andersen. La traduction française du titre est plus proche de l'histoire d'Andersen que le titre finlandais et son rendu littéral en anglais: "The Match Factory Girl". Nikander et Melartin sont des noms suédois. Le mythe de la suédophonie en Finlande contient l'idée d'une classe sociale plus riche, mais Melartin et Nikander ne font pas partie de cette classe supérieure. L'assistant de cuisine dans Au loin s'en vont les nuages s'appelle Amir, nom arabe très peu fréquent en Finlande, comparé par exemple à la France.
Outre les répliques finnoises, il y a des répliques suédoises (le suédois est la deuxième langue officielle de la Finlande) et anglaises dans les films de Kaurismäki. Dans Shadows in Paradise, Nikander étudie l'anglais le soir, dans un collège libre. Quand il veut se donner de la contenance, il parle toujours anglais. Lorsque les suédophones lui demandent une cigarette, Nikander répond: "Not for you!" A Ilona qui lui demande s'il peut s'occuper d'elle, il répond "Small potatoes". Les circonstances dans lesquelles Nikander utilise l'anglais n'appellent pas la traduction des répliques si on veut garder l'esprit dans lequel le personnage les prononce. Il serait intéressant, par contre, de voir jusqu'où le spectateur étranger remarque les changements de langue entre le finnois et le suédois, puisqu'il doit se concentrer déjà sur l'image, sur les sous-titres et sur l'action dans le film. En plus, le suédois est prononcé avec une intonation et un accent finnois.

Les chercheurs et les critiques comptent sur la traduction, quand ils analysent les films et qu'ils prennent des exemples directement empruntés aux dialogues. Ainsi Charles Tesson parle de "l'optimisme botanique" dans Au loin s'en vont les nuages en se référant à l'expression idiomatique qui a été traduite du finnois "vielä niitä honkia humisee" (les pins frémiront) par l'expression française "les lilas refleuriront". L'expression finnoise qui fait allusion aux bûcherons qui ont beaucoup de travail dans les vastes forêts réfère à l'expression "la vie continue!" à laquelle vient s'ajouter l'idée du vent (qui fait frémir les pins) comme mouvement vers l'avenir (ce que confirme la suite du film). L'expression "les lilas refleuriront" expriment cependant bien pour le spectateur français cette idée de renouveau. On peut mesurer par cet exemple la complexité à rendre par la traduction d'une autre langue une expression si riche en allusions métaphoriques. A contrario, la traductrice aurait pu traduire, dans Au loin s'en vont les nuages, ce qui peut s'apparenter à un jeu de mot entre kateenkorva (ris de veau) et "Koskenkorva", vodka finlandaise, lorsque Ilona dit à Peter von Bagh, critique de cinéma qui joue un client: "Suosittelen kateenkorva" ("Je vous recommande du ris de veau) et que celui-ci répond: "Koskenkorva, pullo" ("De la vodka, une bouteille"). La traduction de ce jeu de mot aurait pu être "eau-de-vie" qui rime mieux avec "ris de veau"... si ce n'est que l'on a affaire essentiellement là à une private joke sur P. von Bagh (la Koskenkorva est sa vodka préférée).

La traduction cinématographique peut être analysée  en fonction de la musique qui est un élément important dans les films de Kaurismäki. Elle est là, selon le réalisateur, pour "manipuler les sentiments du spectateur". Elle est presque toujours diégétique, ou plutôt elle commence par être diégétique pour devenir peu à peu non-diégétique. Les genres de musique les plus courants chez Kaurismäki sont le blues et surtout le tango finlandais nostalgique. Ce dernier s'écarte de son ancêtre argentin, avec des paroles maussades, sur le thème de la mort désirée. Cela se voit bien dans les titres des tangos: Mun aika mennä on (Il est temps de s'en aller), Kohtalon kello lyö (L'horloge du destin sonne), Tappavat suudelmat (Les baisers mortels), etc. On a considéré comme tristes les films prolétariens de Kaurismäki à cause des paroles sombres, mais ils n'expliquent pas toute la vérité sur le mythe du tango finlandais. Il faudrait en effet connaître la culture des restaurants de danse en Finlande pour comprendre le paradoxe de la danse, passe-temps gai combiné avec le tango triste. Les chansons dans les trois films en question sont interprétées par des artistes populaires avec leurs orchestres. Les paroles sont toujours traduites quand ils s'agit de musique diégétique (la musique non-diégétique n'est quasiment jamais traduite sauf aux dénouements). Dans les films de Kaurismäki, la musique a quelque fois pour fonction d'induire le spectateur en erreur, surtout quand les paroles des chansons sont en apparente contradiction avec la "narration visuelle" (sic). Par exemple, à la fin du film Au loin s'en vont les nuages, on entend la chanson Pilvet karkaa, niin minäkin (Les nuages s'en vont, moi aussi) par Badding où il chante: "Mais au loin s'en vont les nuages, en vain tu essaies de les attraper". Le pseudo-happy end devient un futur incertain. Or, plus tôt dans le film, on entendait la chanson Valot (Les lumières) du même chanteur, où il chantait avec plein d'espoir sur la lumière, mais dans un plan très sombre et pessimiste. Dans les films de Kaurismäki, les paroles des chansons entendues sont souvent utilisées de manière référentielle ailleurs dans l'histoire, la difficulté de la tâche du traducteur étant alors d'établir cette connexion entre les mots. Par exemple, dans la Fille aux allumettes on entend le tango le plus connu de Finlande, Satumaa (Le pays fabuleux) dont les paroles réfèrent à l'attrait de la mort "Siellä huolet huomisen voi jäädä unholaan" ("Là-bas on peut oublier tous ses soucis"). Plus tard dans le film, Iris, la protagoniste, empoisonne l'homme qui l'a trompée, en faisant référence à cette chanson, donc à la mort, et elle dit en finnois: "Sinun ei tarvitse huolehtia enää mistään" ("Ne te fais pas trop de souci"). Mais la réplique est traduite par: "Tout est définitivement arrangé". Ailleurs le médecin assure à Iris: "Ei syytä huoleen. Testin tulos on positiivinen, te olette raskaana" ("Pas de souci. Le test est positif, vous êtes enceinte") [le sous-titrage suit la traduction]. Dans le film, la mort serait son salut et elle n'aurait plus de soucis. Mais tout ne va pas vers le destin souhaité et Iris est arrêtée par la police. L'idée de Kaurismäki que "trouver la mort est plus poétique que d'aller en prison" montre bien la cruauté de la fin du film. La Fille aux allumettes n'a pas de happy end car Kaurismäki ne l'a pas réalisé pour répondre aux attentes des spectateurs sinon, comme dit l'auteur, pour lui-même.

05/12/2025

Le bel canto


  Mektoub, My Love: Canto due d'Abdellatif Kechiche (2025).

  Mektoub, My Love: quant au Un, quant au Deux.

Après la partie "solaire" que constituait Canto uno (partie qui ne m'avait pas convaincu), la pause "électrique" d'Intermezzo (où le temps s'était arrêté pendant plus de trois heures, cette partie nightclubesque que je n'ai jamais vue, comme 99% des gens), voilà donc, au bout de sept ans (comme autant de malheur?), la suite pour le coup "crépusculaire" (parce que marquant la fin de l'été) de Mektoub, My Love, via Canto due, permettant ainsi de juger de l'ensemble, enfin... du diptyque formé par les deux Canto, à défaut du "Sea, Sex and Spleen" qu'auraient célébré les trois volets de la trilogie.

Ce que j'écrivais en 2018 à propos de Canto uno:

Il faut avoir le soleil dans les yeux pour s'enflammer, à l’image de la plupart des critiques, pour ce qui leur apparaît comme un pur chef-d’œuvre, film gorgé de lumière, brûlant de désirs, qui respire la sensualité, d’autant que délesté de toute lourdeur sociologique, à la différence des précédents Kechiche, s’offrant au spectateur comme un hymne à la vie, à la jeunesse, à la beauté des corps, filmé sans retenue, avec gourmandise, même si c’est souvent à hauteur de cul, le cul des filles (ah, celui d’Ophélie!), parce que là, non, c’est différent, le male gaze, ou plus simplement le fantasme de l’homme pour le fessier féminin, fantasme pas spécialement maghrébin, ce que Fellini appelait la "cullité fondamentale" (en même temps ça se passe à Sète, le pays de Brassens — cf. Le pince-fesses —, ça se passe aussi pendant l'été 1994, ce qui m'a rappelé la série télé "Tous les garçons et les filles de leur âge", mais l'analogie s'arrête là)... le male gaze, donc, serait "désexualisé" par la distance qu’instaurerait Kechiche, via le personnage d’Amin, faux alter ego, dont le voyeurisme n’aurait rien de machiste et encore moins de pervers puisque c’est un artiste en herbe (la preuve, il veut faire des "photos de nu" avec Ophélie, depuis qu'il l'a surprise en train de baiser avec Tony, le cousin, c'est la scène originaire du film), qui fait que c’est le regard du jeune homme, fasciné, à la fois troublé et intimidé, et non celui de Kechiche, direct, frontal (comme dans Vénus noire), qu’il faudrait prendre en compte.
Distance mon cul, si je puis dire. Amin n’existe pas... peut-être existera-t-il dans le canto due, je ne sais pas, on verra, mais ici le personnage est trop lisse, trop inconsistant en termes de fiction — c’est le chéri à sa maman, le confident des filles, doux comme un agneau — pour se réapproprier le regard du cinéaste. Certes il est censé incarner la part documentaire du film dont il serait la caméra enregistreuse, qui se veut le plus neutre possible, pour saisir le réel, y traquer la vérité derrière les images, comme lors des scènes qui se passent dans la bergerie, lieu où se transformerait le regard, loin de la plage et de la boîte de nuit, renforcé par les correspondances entre les brebis (et leurs grosses mamelles) et Ophélie (qui "fait le lait", dixit Tony), les rondeurs de son corps, jusqu’au grand moment d’épiphanie que constituera la mise bas de la brebis, la naissance des deux agneaux, la "vie sur le vif", franchement pénible par son vérisme appuyé, et qu’à partir de là (sans qu’on comprenne trop pourquoi ni comment), c’est un autre regard qui adviendrait, situé enfin à la bonne distance, prêt pour photographier Ophélie, comme autrefois, mais nue cette fois (c’était l’enjeu), en passant (peut-être) par Charlotte, sa rivale un rien naïve (elle a cru au baratin de Tony), retrouvée par hasard sur la plage (finale rohmérien).
On nous parlera de Pialat pour le forçage du regard, de Renoir: Auguste, pour les filles aux courbes rebondies, Jean pour le théâtre de la vie, les deux pour l’impressionnisme... Sauf que le cinéma c’est aussi une affaire de style. Et le style de Kechiche, mon Dieu, quelle épreuve!... Et là, rien à voir avec Pialat ou Renoir, c’est du pur Kechiche, cette façon horripilante de filmer, la caméra collée aux basques des personnages, à leurs faits et gestes, l’obscénité que représente la vision d’un visage toujours filmé en gros plan. Apparemment les gens aiment ça ou s’y sont habitués... Seulement quand c’est associé, en plus, à de la parlotte, la parole de tous les jours, entrecoupée de rires, de gorgeons et de clins d’œil, le tout répété ad libitum, ça devient soûlant. Et c’est bien ce qu’est finalement Mektoub, My Love: un film soûlant, dans tous les sens du terme. De sorte que je n’ai ressenti aucun plaisir, juste apprécié l’interprétation des filles, impressionnantes de naturel (force est de reconnaître à Kechiche, à l’instar de Dumont, un réel talent pour diriger ses acteurs, le plus souvent inconnus), peut-être même trop, laissant à penser qu’avec ce film, et ses allures de manifeste hédoniste, son personnage principal, réduit au rôle passif de témoin, juste là pour donner le change, Kechiche, plutôt que de célébrer l’abandon, le temps d’un été, au plaisir collectif (et donc forcément sexuel) du vivre ensemble, s’est surtout fait plaisir, à lui d’abord. D'où mon détachement.

Bon, je n'y étais pas allé de main morte, alors que le film était, je le concède, bien meilleur que l'insupportable Vie d'Adèle... c'est parce qu'il s'agissait aussi/d'abord d'une réaction par rapport à l'accueil dithyrambique de la critique. Et puis arrive Canto due: Et là, étonnamment, j'ai aimé... ce qui évidemment soulève des questions. Non pas de savoir si mon regard sur Kechiche a changé en sept ans (non il n'a pas changé), mais de savoir ce qui aurait changé entre le Uno et le Due. Au point de se demander, autre question, si l'Intermezzo qui les sépare y est pour quelque chose, question à laquelle il m'est difficile de répondre n'ayant pas vu le film (et peut-être ne le verrai-je jamais). Tout au plus, peut-on se demander si ce film intermédiaire, où Kechiche semble avoir laissé libre cours à ses fantasmes les plus débridés, marquait chez le cinéaste un point de non-retour, qui devait donc aller à son terme (d'où sa longueur) avant de poursuivre l'œuvre selon une approche différente... ou s'il n'était qu'un intermède, comme le titre y invitait, soit un simple divertissement avant de revenir à l'œuvre sans que rien ne soit profondément changé. Difficile de répondre d'autant que Mektoub, My Love: Canto due, qui sort donc sept ans après, est probablement différent de ce qu'il devait être au départ. Fort des centaines d'heures de rushes qui ont servi au montage, sa mouture finale correspond plus au Kechiche d'aujourd'hui qu'au Kechiche de 2018. Quoi qu'il en soit, le grand apport du Due par rapport au Uno, qui en fait toute la différence, c'est évidemment la partie qu'on appellera "américaine", balancée d'entrée, en toute impolitesse (les quinze premières minutes du film sont absolument géniales), au point qu'au départ je pensais que le couple formé par l'actrice et le producteur avait probablement été vu dans Intermezzo, mais non, il semble bien venir de nulle part, et ça, ça change la donne, dans la mesure où le personnage de Jessica, une actrice qui compense son mal-être par la bouffe, va finir par bouffer tout le film. Jessica Pennington, inconnue au bataillon, y est prodigieuse. Par elle, et sa présence "à la Gena Rowlands" (on me dit que d'autres l'ont écrit, ça doit donc être vrai), Mektoub, My Love: Canto due prend une tournure résolument cassavetesienne. C'est en grande partie la raison — il y en a d'autres — de ma conversion.

Reprenons:

Passe, oiseau, passe, et apprends-moi à passer.
(Fernando Pessoa)

Qu'est-ce qui dans Canto due a disparu (ou s'est suffisamment amendé) qui me le fait ainsi aimé davantage que Canto uno? Je dirais un certain recul de Kechiche par rapport à ses personnages féminins, en particulier les "filles de Sète", du fait déjà de l'importance prise par le personnage de Jessica, mais aussi parce que dans ce second volet ne se pose plus avec autant d'insistance la question du corps de la femme (limité ici, collectivement, à la séquence sur la plage et à celle où les filles dansent; et à un niveau plus intime aux plans où le corps féminin se trouve réellement esthétisé et non plus "objetisé", parce que vu, comme on pouvait l'espérer, à travers le regard plus aguerri d'Amin, en tant que photographe, bien que toujours aussi timide. De sorte que c'est la question de la femme, bien plus que celle de son corps, que pose Canto due, et ce toujours à travers le personnage d'Amin, dans ses relations aux femmes (que traduisent les échanges de regards), qu'il s'agisse d'Ophélie, de Charlotte, de Dany, de Céline et bien sûr de Jessica, la plus mystérieuse à ses yeux. Est-ce à dire que le regard de Kechiche a changé? Je n'en sais rien dans la mesure où, sur l'ensemble des rushes (concernant le tournage de Canto due), demeurent probablement de très nombreux plans tournés dans l'esprit de Canto uno, mais que les polémiques suscitées avec Intermezzo, de même que l'essor du mouvement #MeToo (rappelons que Mektoub, My Love: Canto uno est antérieur au mouvement), le risque de voir ressortir les accusations de male gaze, ont dû jouer au montage dans le choix des scènes. Ceci pourrait expliquer non seulement qu'à ce niveau Canto due soit plus pudique — c'est aussi la pudeur d'Amin (belle scène qui le montre gêné quand Jessica, totalement nue, lui demande d'approcher) — mais également que l'histoire de Jessica soit à ce point développée, conférant au film une dramaturgie (jusqu'au climax final que je ne dévoilerai pas) qui n'existait pas dans le premier Canto. Je ne m'en plains pas puisqu'il permet de découvrir une actrice (Jessica Pennington, déjà nommée) dont Mektoub, My Love sera son unique film, aussi incroyable que cela puisse paraître (en rapport avec l'expérience vécue?), ce qui, au passage, donne à certaines de ses confidences (à l'inévitable Amin) une drôle de résonance. Peut-être que la part accordée à cette histoire déséquilibre quelque peu le film, au détriment des "Sétoises", mais la tension qui s'en dégage (et ce malgré le personnage de Tony, franchement poussif), dans un registre pourtant typiquement kechichien (les gros plans et le côté "sans fin" des scènes), apporte au film une intensité qui paraîtra certes moins naturelle, mais aussi plus tranchante, rompant avec la tonalité lascive qui marquait l'œuvre jusque-là.

Si certaines scènes de Canto due font écho à Canto uno (à commencer par la scène, à la fin, où l'on voit Amin épier Tony et Jessica en train de faire l'amour, reprise de celle entre Tony et Ophélie qui ouvrait le premier volet; ou encore la scène avec les jeunes brebis mortes de la gale, en contrepoint — quoique peu vraisemblable dans la façon qu'a Ophélie de soigner ses bêtes — avec celle, autrement plus réaliste, de l'agnelage), je n'ai pas vraiment vu, au contraire de la critique, Canto due comme un reflet inversé de Canto uno, mais plutôt comme un jeu de variations, au sens musical du mot, ainsi que le suggère d'ailleurs le terme canto. Avec dans la partie finale (le pseudo-polar prolongeant "pour de vrai" ce que Tony et Jessica mimaient laborieusement auparavant, puis la séquence style documentaire à l'hôpital) une sorte de greffe inattendue, et assez kitsch — du Kechiche kitsch? Chiche! —, du cinéma scorsesien (le dernier plan sur Amin courant à perdre haleine évoque After Hours, avec ici une fugue de Bach pour l'accompagner) sur celui, d'ordinaire très naturaliste, de Kechiche. Autrement dit du cuit fictionnel sur du cru documentaire (pour parler daneyien). Et cela, de manière plus "violente" que l'hybridation Pialat-Cassavetes opérée jusqu'ici, plus proche, en termes de violence, de ce que peut représenter pour Amin la transformation de son film par le producteur (film au titre — moqueusement — super intello: "Principes essentiels de l'existence universelle", retitré "Robot Love", le scénario évoquant par ailleurs Blade Runner, dont on sait la dimension... cartésienne!). Tout ça vient colorer Canto due d'une teinte mélancolique particulièrement émouvante, que personnellement je n'avais jamais ressentie avec les précédents Kechiche. Ce qui me fait revenir à l'invisible Intermezzo, en tant que film "intermédiaire", qui marquerait dès lors peut-être moins le passage entre deux parties que le mélange pour le coup monstrueux de deux formes, du cru et du cuit (pur fantasme évidemment), qui ferait en définitive de Canto due, ni le miroir mélancolique de Canto uno, ni on ne sait quel examen de conscience chez Kechiche par rapport à ce dont on l'a accusé — réduisant alors Canto due à une sorte de Canto uno expurgé (au point que c'est Tony qu'on verra le plus longtemps à poil dans le finale) — mais bien un autre film, passé l'expérience Intermezzo. Un autre Canto, moins ouvertement sensualiste, plus chargé de romanesque, quant à la question du désir (il y a au milieu de Canto due l'extrait d'un vieux film en noir et blanc que je n'ai pas réussi à identifier — si quelqu'un peut m'aider), par le biais non plus du seul Amin (dans son rôle à la fois de témoin et de sujet désirant) mais également de Jessica, offrant là un vrai et beau contrechamp au groupe des filles (même si celles-ci souffrent de se retrouver au second plan — "refoulées" diront certains). Bref, un nouveau Canto que l'ouverture abrupte et la fin laissée en suspens transforment en pur objet filmique, comme tombé du ciel, objet étrange et singulier qui, à ce titre, peut se voir isolément. Intermezzo signifierait cela: une rupture entre les deux Canto. Expliquant que je les aie reçus si différemment, quelle que soit l'époque où ils sont sortis.

20/11/2025

Mizoguchi, 1953


  Gion bayashi (la Fête de Gion) de Kenji Mizoguchi (1953).

  Mizo "aguiché" (par la geisha).

Gion bayashi, "traduit" par les Musiciens de Gion (alors qu'il n'y a pas de musiciens dans le film, tout au plus des musiciennes) quand il est sorti en France la première fois, puis rebaptisé plus judicieusement la Fête de Gion avant d'être réédité à nouveau sous le titre les Musiciens de Gion, peut-être parce qu'il existe un film de Mizo au titre similaire, la Fête à Gion (Gion matsuri, 1933, film aujourd'hui perdu), les termes matsuri et bayashi renvoyant tous les deux à l'idée de musique et de fête, et plus particulièrement au festival d'été de Gion (à Kyoto), célèbre pour sa parade des chars... bref, un film à l'horizon festif (mais seulement l'horizon, la fête on ne la verra pas), qui date de 1953, moins connu que les Contes de la lune vague après la pluie sorti la même année, et pourtant le préféré de Mizoguchi. C'est que la Fête de Gion, qui reprend le thème des Sœurs de Gion (1936), en moins sombre (sans fête à l'horizon celui-là), n'est pas loin de la perfection. Il appartient à la dernière période de Mizoguchi, celle des chefs-d'œuvre (n'en déplaise à Noël Burch), produits par la Daiei, la nouvelle société de production créée par Masaichi Nagata et qui contribua à révéler le cinéma japonais au public occidental, via des films de prestige, le plus souvent historiques, "destinés" aux festivals (exemplairement celui de Venise), expliquant entre autres que Naruse, hormis un ou deux films, ou encore Gosho et surtout Ozu, lui carrément persona incognita pendant plus de dix ans, ne seront découverts que tardivement en Occident. De cette période qui, pour la critique française, fut la première en termes de découverte, la Fête de Gion est longtemps resté la pièce manquante — plus encore qu'Une femme dont on parle (1954), resté lui aussi longtemps inédit mais qui semble avoir été vu assez tôt, sous le titre Une femme crucifiée, lors de rétrospectives consacrées à Mizoguchi).

Donc 1953. Tout juste auréolé de son Lion d'argent pour la Vie d'Oharu, femme galante (1952), Mizoguchi est à Venise, prêt à en recevoir un second pour les Contes de la lune vague (un troisième lui sera décerné l'année suivante pour l'Intendant Sansho!). A cette occasion, il rencontre le "vieux Wyler" (comme il l'appelle alors qu'il est plus âgé que lui) qui un temps l'inspira, via son travail sur la profondeur de champ et le plan-séquence, jusqu'à le surpasser avec Oharu (dont la virtuosité pourrait apparaître comme un pur exercice de style s'il n'y avait ces moments d'extrême tension qui confèrent au film toute sa charge émotionnelle) et les Contes de la lune vague, par la dimension cosmique que les longs plans-séquences viennent apporter. Car Mizoguchi, qu'on a décrit comme un opportuniste, non seulement politique (là où il faut plutôt voir l'artiste s'imprégnant des réalités de l'époque) mais également esthétique, qui se nourrissait de ce que produisait Hollywood, était surtout ce qu'on appelle un "compétiteur", toujours prêt à rivaliser pour prouver (en fait se prouver, comme souvent chez les autodidactes) qu'il pouvait faire (beaucoup) mieux que les autres. Et dans le cas de Wyler, la preuve avait été faite pour Mizoguchi avec ses deux derniers films, Oharu donc et les Contes, et que s'il n'abandonna pas par la suite ce qui définira son style, il ne recourra plus à des profondeurs de champ aussi énormes comme à des plans-séquences aussi virtuoses. Ainsi, dès le film suivant, qui marque de surcroît le retour de Mizo au gendai-geki, voire au shinpa, ce genre rattaché au mélo dont l'un des principaux représentants fut, à-côté du grand Kyōka Izumi, le romancier Matsutarō Kawagachi, ami d'enfance de Mizoguchi — ils ont vécu dans le même quartier populaire d'Asakusa à Tokyo, à ne pas confondre avec celui d'Akasaka — et collaborateur, pour les derniers films, de Yoshikata Yoda, le scénariste attitré de Mizoguchi. La Fête de Gion est tiré d'une de ses histoires.

Par où commencer? Eh bien par le début... un début qui voit un personnage arriver, comme souvent chez Mizoguchi. C'est Eiko, la jeune héroïne entrant dans le plan, précédée de son baluchon, à l'instar de la Juliette de Sade, débarquant "son paquet sous le bras" chez la Du Buisson, qu'elle "supplie de la protéger" (le rapprochement n'est pas de moi, mais de Gérard Legrand). C'est Daney qui sinon trouvait Mizoguchi sadien en plus d'être le seul cinéaste à avoir fait des films marxistes. Sadien et marxiste, c'est possible ça? Oui, si on se place du côté des surréalistes, lesquels, comme Breton et Eluard, voyaient en Sade un précurseur de Marx. Le fait est que la Fête de Gion démarre comme du Sade mais du Sade plutôt soft — "Eiko ou les infortunes de la vertu". Reste qu'il est difficile d'aller plus loin sur ce terrain (au contraire des films historiques de Mizoguchi), et quand bien même le film se poursuit, non sans cruauté, avec les "sévices" psychologiques que les hommes et la patronne (Okimi, qui régente les maisons de thé du quartier) vont infliger à Eiko et sa "grande sœur" Miyoharu (personnage davantage balzacien) qui s'est endettée pour payer l'éducation de la jeune fille (en tant qu'apprentie geisha = maiko) et par la suite ses coûteuses tenues, tous ces kimonos plus magnifiques les uns que les autres... la patronne ne leur fournissant plus de clients parce que la première s'est refusée à un client important, jusqu'à lui mordre la lèvre quand il l'a l'embrassée de force, alors que la seconde, faute d'éprouver de l'amour, s'est elle aussi refusée à son client, client au demeurant plus important encore que l'autre, financièrement parlant. Ce qui nous amène à Marx, à travers la question de l'exploitation, en l'occurrence celle des femmes que dénonce une nouvelle fois Mizoguchi, dans la société ultra-patriarcale qui est celle du Japon, même de l'après-guerre, et ici le rôle de monnaie d'échange, équivalent "capitaliste" du traditionnel giri qui au Japon préside, sous la forme du donnant-donnant, aux bonnes relations entre personnes et auquel doivent se prêter également les geishas pour rembourser leurs dettes (à moins d'avoir trouvé un riche mari), que la prostitution soit consentie ou non, et la geisha indépendante, enfin presque (comme Miyoharu qui a sa propre maison, deux serviteurs et une bonne) ou sous la coupe d'un protecteur.
Un peu de Sade et de Marx, d'accord, mais qu'est-ce qui œuvre plus profondément, de façon plus profondément mizoguchienne, à l'intérieur de la Fête de Gion? Pour répondre à la question, je me référerai aux textes décisifs de Jean Douchet et Pascal Bonitzer, avec à l'esprit ceux de Philippe Demonsablon (critique aujourd'hui oublié mais qui fut le premier à ma connaissance à parler de Mizoguchi autrement que de manière "lointaine" et anecdotique) et celui célèbre de Jacques Rivette dont je retiens surtout la fin, quant à ce "temps pur qui est celui de l'éternel présent", avec comme "seul suspense celui de cette irrépressible ligne ascendante vers un certain palier d'extase" (Rivette ne la nomme pas mais c'est de sublimation dont il parle), vision qui s'applique avant tout aux grands films historiques de la dernière période, où "tout s'accorde à la recherche d'un lieu central (...) qui est aussi celle de la caméra: placée toujours au point exact, tel que le plus léger déplacement infléchit toutes les lignes de l'espace, et bouleverse le visage secret du monde et de ses dieux. Un art de la modulation." (1)

Mais revenons à l'ouverture du film. Le personnage qui entre ainsi dans le plan comme par effraction et s'enfonce dans la profondeur du champ, c'est, outre l'héroïne, Mizoguchi lui-même, qui suit son personnage et va le suivre tout du long, accompagné que sera celui-ci (le personnage) de son double plus âgé (Eiko/Miyoei et Miyoharu ne font qu'un à quinze ans d'intervalle, ce que traduira la fin du film). Et si c'est Mizoguchi qui est là derrière, dans la position de celui qui s'apprête à sonder quelques vérités, c'est parce que ce plan a tout d'une signature. Se rappeler que les deux idéogrammes qui forment le nom Mizoguchi, à savoir 溝口, veulent dire pour le premier "sillon, échancrure, faille..." et pour le second "bouche, orifice, entrée...", soit p. ex. l'entrée d'une faille. Bon, je ne m'aventurerai pas davantage, pas plus qu'avec Sade et Marx, sinon pour dire qu'on est là avec ce premier plan dans une sorte de couloir, voire de tunnel, et qu'on y entre sans trop savoir ce qu'on va trouver. C'est l'amorce du "mouvement" mizoguchien, à la fois magique et mystérieux, soit les 3M (rien à voir avec le ruban adhésif) qui fondent le cinéma de Mizoguchi: Mouvement, Magie, Mystère. Parce que ce mouvement est aussi bien celui des multiples lignes qui composent l'art musical de Mizoguchi que celui que suit le pinceau dans l'art en même temps pictural du cinéaste. Eh oui, chez Mizoguchi la musique est peinture et vice-versa (va-t-en comprendre). C'est pourquoi encore, il sera plus facile de rendre compte de ce mouvement dans un film moins virtuose comme la Fête de Gion, où les travellings latéraux (le long des lattes et autres cloisons ajourées derrière lesquelles les geishas semblent emprisonnées) et les changements d'axe à 180° (qui voit la caméra passer de l'autre côté des personnages) sont finalement plus fréquents que les longs plans-séquences "à la Mizoguchi", one scene, one cut — plus rares et plus courts, ceux-ci s'en trouvent plus emblématiques, j'y reviendrai à propos de la séquence de l'agression sexuelle —, où l'on trouve même des champs-contrechamps (qui ne se limitent pas au "conflit" homme-femme), un vilain gros plan aussi, celui du père (qui certes est vu de 3/4 dos, renforçant le caractère ignoble du personnage). De sorte que si, dans le film, le mouvement est celui à la fois du désir (celui non réfréné des hommes, qui comme toujours chez Mizo, ainsi que l'a bien vu Douchet, circule à l'extérieur des personnages, que sont ici les deux geishas, et non entre les personnages, par défaut de réciprocité entre l'homme et la geisha — cf. le plan où Kanzaki, le fonctionnaire corrompu, regarde dans le miroir Miyoharu qui, elle, ne le regarde pas, évitant même son regard) et, corrélativement, celui de l'argent, c'est que le regard qui y est posé, peut bien prétendre à quelque universalité, c'est d'abord celui, éminemment subjectif, de Mizoguchi, prolongeant en ce sens l'ouverture du film, et qu'à ce titre il se situera à l'endroit de la plus grande acuité pour l'œil du cinéaste (qui "aimait la grue et les plans en mouvement" rappelait Kinuyo Tanaka, après avoir incarné Oharu), et à travers lui le spectateur, qui le recevra de manière la plus saisissante qui soit. Ce qui fait que bien souvent la caméra sera placée là où ne l'aurait jamais placée non seulement un réalisateur occidental (comme l'a montré Tag Gallagher), mais, en fait, n'importe quel réalisateur, qu'il soit occidental ou japonais. L'important n'étant pas de savoir pourquoi la caméra a été placée là et non ici, mais de découvrir ce qu'offre le fait d'avoir été placée à tel endroit, indépendamment des règles syntaxiques.

C'est que Mizoguchi, comme tous les grands metteurs en scène (enfin la plupart), avant d'être le fleuron d'un cinéma aussi singulier que pouvait l'être à cette époque le cinéma japonais aux yeux de l'Occident, tout en cherchant à "rendre ce cinéma-là universel" (Tanaka, toujours)... oui eh bien il est un artiste, certes autocentré, ayant une haute opinion de lui-même en tant que cinéaste, mais surtout qui, à travers ses films — du moins les plus personnels — tente d'exprimer, sinon de libérer, des choses infiniment plus intimes, inscrites au cœur de son œuvre, et dont la plus importante concerne évidemment son rapport aux femmes, et tout particulièrement ces deux femmes (aux statuts souvent confondus) que sont la geisha et la prostituée, personnages qui traversent toute l'œuvre, d'Orizuru Osen [litt. "la grue en papier (origami) d'Osen"] / la Cigogne en papier (1935), son dernier film muet (d'après une nouvelle d'Izumi), et déjà sublime (cf. ) à Akasen chitai [litt. "le quartier (à la lumière) rouge"] / la Rue de la honte (1956), son dernier film tout court (d'après une nouvelle de l'écrivaine Yoshiko Shibaki), au dernier plan si bouleversant. Ce qui fait que, à l'instar de Bonitzer, pour comprendre l'œuvre de Mizoguchi, je considère plus éclairant (que l'inscription de celle-ci dans le patrimoine culturel japonais) ces trois événements qui ont marqué sa vie:
1) 1905 (Mizoguchi a 7 ans). Son père, décrit comme tyrannique et que Mizo détestait, qui s'était lancé au début de la guerre du Japon contre la Russie dans le commerce d'imperméables en caoutchouc pour l'armée, mais qui a vu la fin de la guerre survenir avant que son entreprise n'ait pris forme, se retrouve ruiné. Il vend alors sa fille aînée Suzu, âgée de 14 ans, à une maison de geishas. Suzu sera épousée par un riche aristocrate (à moins qu'elle n'en ait été que la maîtresse), ce qui lui permettra de subvenir aux besoins de la famille, dont ceux de Mizo qu'elle aidera initialement à trouver du travail, notamment chez un fabricant de yukatas (kimonos légers qu'on utilise comme peignoirs), pour lequel il dessinera les modèles, y révélant un réel talent.
2) 1925 (Mizoguchi a 27 ans). Devenu cinéaste un peu par hasard (au départ acteur, il se reconvertit au poste d'assistant-réalisateur à cause d'un trop grand nombre d'acteurs masculins par rapport aux rôles disponibles du fait que les studios, sensibles au succès des films étrangers, avaient mis fin à la règle, issue du théâtre et imposée au cinéma, de ne faire jouer les rôles féminins que par des acteurs masculins), et alors qu'il tourne à Kyoto (où il a emménagé, suite au tremblement de terre de 1923 qui a détruit les studios de Tokyo) un de ses nombreux films muets pour la Nikkatsu (une cinquantaine dont ne subsiste aujourd'hui quasiment plus rien), il est frappé d'un coup de couteau par sa maîtresse de l'époque, une prostituée nommée Yuriko Ichijo (rencontrée dans une de ces maisons closes que fréquentait le cinéaste), rendue jalouse probablement parce que Mizo ne lui était pas fidèle et/ou voulait la quitter. Un épisode qui le marquera profondément, le thème de la femme humiliée qui cherche à se venger — jusqu'à recourir au poignard comme Kinuyo Tanaka dans Cinq Femmes autour d'Utamaro (1946) — se retrouvant dans nombre de ses films. Il est rapporté qu'un jour Mizoguchi, alors qu'il entrait dans un bain public, répondit à un assistant-réalisateur qui s'étonnait de sa profonde cicatrice sur le dos (c'était pendant le tournage d'Oharu): "C'est grâce à cette cicatrice que je suis arrivé à décrire une femme" (sous-entendu dans mes films).
3) 1941 (Mizoguchi a 43 ans). Pendant le tournage de Genroku chūshingura (les 47 Ronins), un de ses premiers véritables jidai-geki, il doit faire interner pour démence (liée à une neuro-syphilis) sa femme Chieko, une danseuse de music-hall qu'il avait épousée en 1926 ou 27 (peu après l'épisode Yuriko). Bien que les tests biologiques le concernant se révèlent négatifs, Mizoguchi gardera longtemps un sentiment de culpabilité, persuadé d'avoir contaminé son épouse (ou tout simplement de ne pas s'en être suffisamment occupé). Femmes de la nuit (1948), son film le plus noir, au style néoréaliste, très rossellinien, dans lequel deux sœurs (dont l'une jouée par Tanaka), confrontées à la prostitution, découvrent qu'elles sont atteintes de syphilis, en porte manifestement la trace. A noter que le frère de Chieko ayant été tué pendant la guerre, Mizo s'occupera par la suite de sa veuve (qu'il épousera dit-on) et ses deux enfants. 

Il ressort de tout cela que le vrai grand sujet de Mizoguchi est bien la femme, avec une prédilection pour la geisha et la prostituée, de par leur fonction sociale, qui permet d'aborder la question sous un angle progressiste, voire marxiste selon Daney, en tout cas féministe, et parce que lui-même, Mizo, y est viscéralement attaché, ne cachant pas son amour de ce type de femme, sous l'angle non plus seulement humaniste mais du désir, le paradoxe mizoguchien étant là, dans ce conflit entre indignation, quant au sort réservé à la femme, et désir, attiré que se trouve Mizoguchi, depuis l'adolescence, par le corps de la femme, sa beauté, son érotisme... Sachant que cet appétence s'inscrit pour une bonne part dans une conception de l'érotique qui est propre au Japon (on la retrouve d'ailleurs chez Ozu), relevant de ce qu'on appelle "l'esprit de plaisir", qui touche aussi bien aux arts et aux divertissements qu'aux plaisirs sexuels, tout ce qui fait oublier la dureté du quotidien, axé sur le travail. A ce niveau, la Fête de Gion — de même qu'Une femme dont on parle, situé lui aussi dans une maison de geishas à Kyoto (et vu à travers le regard "moderne", au départ hostile, de la fille de la patronne) — se trouve au milieu du gué, entre Femmes de la nuit qui se passe dans l'immédiat après-guerre, marqué par une déliquescence morale de la société japonaise, alors que l'interdiction de la prostitution dite "encadrée" pousse les prostituées à travailler dans la rue, et la Rue de la honte, qui dépeint sans concession la vie de prostituées dans un bordel de Yoshiwara (à Tokyo), pendant qu'est débattu un projet de loi visant à rendre la prostitution illégale (loi qui sera votée l'année suivant la sortie du film — et quelques semaines avant la mort de Mizoguchi —, mais sans caractère véritablement coercitif, avec surtout pour effet de clarifier la distinction entre la geisha et la prostituée). Dans la Fête de Gion, il s'agit moins pour Mizo de décrire la triste réalité de la prostitution (en tant que phénomène multiséculaire, via la notion de "courtisane") que de démythifier (aujourd'hui on dirait déconstruire) l'image de la geisha: le premier mot entendu dans le film est le mot "mensonge". Et ce, à travers l'itinéraire d'Eiko, assimilable à un rite de passage, qui voit l'apprentie geisha non seulement perdre ses illusions (cette image de la "geisha de carte postale" qui, pour le touriste occidental, est un des symboles du Japon, le symbole de la beauté japonaise, aussi emblématique que le mont Fuji, le théâtre nō et la cérémonie du thé), mais surtout faire l'expérience de ce qu'implique le métier de geisha, et dès lors soit y renoncer soit l'accepter, et dans ce cas, s'y soumettre (à l'image de la geisha traditionnelle) ou trouver la force, le courage, qui garantisse, à défaut de liberté, un certain libre arbitre concernant les relations sexuelles (préfiguration de la geisha moderne). Pensons à ce passage (qu'on pourrait qualifier de pré#MeToo quant à la question du consentement) où Eiko, pas encore Miyoei, demande à sa professeure si, lors d'un "engagement", un client qui vous courtise de force (anticipant ce qui va lui arriver), c'est une violation de la Constitution, justifiant de porter plainte. En tous les cas, pour revenir à cette autre force nécessaire au métier de geisha, il s'agit, on l'aura compris, de la force qui naît de l'union, de celle que forment à la fin du film Eiko et Miyoharu (dans son nouveau rôle de "patron-protecteur") et que Mizoguchi célèbre par cette harmonie des corps que représente leur étreinte, Eiko dans les bras de Miyoharu, scellant ainsi l'union, à la façon d'un mariage (tel qu'il apparaîtra dans le dernier plan), entre une femme-mari, qui depuis trop longtemps souffrait de sa solitude, et sa "toute jeune femme", au désir fort d'émancipation (elle se définit elle-même comme une fille de "l'après") et à l'énergie débordante — cf. l'extraordinaire travelling qui, après les reproches adressées par Eiko à Miyoharu (d'avoir accepté de coucher avec Kanzaki pour qu'elle ne se sacrifie pas elle-même en retrouvant Kusuda, levant ainsi le blocus) puis la prise de conscience du caractère injuste de ses reproches, nous la montre se précipiter vers Miyoharu, la caméra balayant la scène à toute vitesse, mouvement qui annonce l'étreinte car chez Mizo, si l'idée de l'action prime sur l'action (Douchet), ici c'est plus précisément l'idée de la violence du sentiment qui, en propulsant Eiko en direction de Miyoharu, augure la puissance émotionnelle de l'étreinte qui va suivre.

C'est qu'il est temps de parler plus en détail de la forme dans la Fête de Gion. Et de s'occuper, ainsi qu'annoncé précédemment, de la scène-clé du film qui est celle de l'agression sexuelle. Rappelons les faits: dans le but de conclure un marché a priori juteux entre un industriel (Kusuda) et un haut fonctionnaire (Kanzaki), il est convenu, entre l'émissaire de Kusuda et Okimi, la patronne, auprès de laquelle Miyoharu a contracté sa dette (ne sachant pas qu'Okimi a elle-même emprunté à Kusuda l'argent qu'elle lui a prêté, d'où la "redevabilité" de chacune), d'organiser une soirée à Tokyo (la ville des affaires), permettant à Kanzaki de retrouver Miyoharu qui visiblement l'attire (il aime les femmes entre deux âges), pendant que Kusuda, séduit, lui, par la fraîcheur et l'insolence d'Eiko, envisage de "courtiser" celle-ci. Alors que dans une des pièces la relation tarde à se nouer entre Kanzaki et Miyoharu, dans la pièce d'à côté, Eiko, qui pensait partir s'amuser à Ginza, et pour cela avait revêtu une tenue de circonstance, se voit au contraire subir les assauts de Kusuda, qu'elle tente de repousser, lui reprochant d'abîmer sa coiffure, avant que, tombés à terre, celui-ci ne l'embrasse de force. C'est le plan-séquence A, où la violence est filmée de manière à la fois frontale et horizontale, qui suit l'affrontement entre les deux personnages, l'homme, plus fort, imposant (non sans résistance) le déplacement vers la droite de la caméra (qui finit par basculer avec les personnages). Comme le souligne Bonitzer, s'appuyant lui-même sur Douchet, l'instant précis où Eiko mord Kusuda n'est pas montré, l'acmé de la scène restant hors-champ. La vérité est à saisir après. Alertée par les cris d'Eiko, Miyoharu accourt et trouve Kusuda allongé sur le sol, se tordant de douleur, et Eiko agenouillée, visiblement choquée, un filet de sang au coin de la bouche. C'est le plan-séquence B, qui voit la caméra, une fois Miyoharu entrée dans le champ, panoter sur la gauche en descendant, ce qui permet de découvrir Kusuda gémissant par terre, en même temps que Miyoharu se porte à son secours, puis, par un mouvement arrière, le visage en gros plan d'Eiko, l'air hagard, que vient rejoindre Miyoharu, la questionnant sur ce qui s'est passé, et, en l'absence de réponse, repartant à l'arrière du plan pour s'occuper de Kusuda, pendant que s'élargit le champ et qu'on voit Eiko s'écrouler au premier plan, puis qu'entre à son tour Kanzaki dans le champ, se demandant ce qui se passe. Du point de vue dynamique, la séquence est entièrement régie par les déplacements de Miyoharu et l'aller-retour qu'elle effectue entre Kusuda et Eiko, parallèlement à l'élargissement du plan. Le spectateur devine ce qui s'est passé, mais la construction de la séquence, plus que de nous le confirmer (c'est dans la scène suivante, qui nous montre Kusuda à l'hôpital, un pansement énorme sur la bouche, qu'on a la confirmation de ce qui s'est réellement passé), vient surtout traduire l'état de panique (l'aller-retour) grandissant (le recul de la caméra) de Miyoharu, confrontée à une situation qui la dépasse. Or, j'ai trouvé sur Internet un photogramme qui ne correspond pas à la séquence. Si on y voit, identique au film, Miyoharu aux côtés d'Eiko hébétée, à l'arrière-plan c'est différent, Kanzaki apparaissant penché sur Kusuda qui est à genoux. Comme si Mizoguchi avait dans un premier temps opté pour une construction symétrique: d'un côté, à l'avant, les deux geishas; de l'autre, à l'arrière, les deux hommes. Et s'il l'a abandonnée (coupant la fin de la séquence au moment où entre Kanzaki), c'est peut-être qu'il l'a trouvée trop facile, trop évidente, préférant centrer la séquence non pas sur l'opposition entre les femmes et les hommes, mais la complémentarité, plus géométrique, qui existe entre les déplacements dans la profondeur du champ de Miyoharu et l'effondrement sur place d'Eiko. Autrement dit, déplacer la dynamique de la séquence du seul côté féminin, laissant l'homme se tortiller seul au fond.

Parce que, c'est vrai, le mouvement mizoguchien, si magique et mystérieux soit-il, renvoie à quelque chose de féminin — le féminin dans ce qu'il peut avoir justement, pour certains artistes masculins, de magique et de mystérieux, expliquant qu'ils n'auront de cesse d'y revenir. Sans pour autant accréditer l'idée que les plans-séquences chez Mizoguchi seraient par leur délicatesse et leur côté soyeux équivalents à des caresses (sur le corps d'une femme). Evitons la surenchère interprétative. Plus intéressante est l'idée avancée par Bonitzer, comme quoi dans le one scene, one cut de Mizoguchi, le one scene correspondrait à la caméra tournant autour de l'acte, et le one cut marquerait, lui, le temps de l'acte, sans que l'acte ne soit véritablement montré. Faut-il voir alors la scene, et sa latéralité (relative), du côté féminin, et le cut, et son caractère tranchant (perforant dit Bonitzer = "père-forant", en rapport avec la haine du père), du côté masculin, sans que la perforation ne soit visible puisque contraire à l'esthétique mizoguchienne? On nous objectera que dans la séquence de l'agression, il semble se passer l'inverse: one scene du côté masculin, et one cut du côté féminin. Je répondrai (mais c'est une hypothèse, comme tout — ou presque — ce qu'on peut dire à propos de Mizoguchi) que le one scene, lorsqu'il semble du côté masculin, est justement à lire de manière inversée (comme en miroir). Dans la séquence en question, où répond à la violence de l'homme (l'agression) une violence de pure défense chez la femme (sa réaction), deux types de violence qu'on ne saurait évidemment comparer, le one scene (tout en latéralité du coup) exprimerait la violence contenue dans le one cut (la pulsion sexuelle qui anime l'homme); et par voie de conséquence, le one cut viendrait "couper", avant qu'il ne soit parfaitement visible l'acte de défense de celle qui a "dit non" (la morsure de la lèvre) (2). Mais c'est surtout qu'il faut considérer les deux plans-séquences ensemble, puisque seulement séparés par l'ellipse de la morsure. Soit deux plans-séquences comme deux moitiés accolées: au one scene du premier, accompagnant l'agressivité de Kusuda, répondrait le one scene du second, marquant l'effondrement d'Eiko et la détresse de Miyoharu, les déplacements de celle-ci s'effectuant selon une diagonale. En combinant les deux, on retrouve l'image du V utilisée par Douchet pour décrire la violence du désir chez Mizoguchi, avec ses deux lignes: dans le plan-séquence A, la ligne droite, comme axe agressif (l'homme = l'action); dans le plan-séquence B, une ligne oblique, comme axe défensif (la geisha = la contemplation). Quant au one cut, disons qu'au premier, la morsure pas vraiment vue d'Eiko, répondrait dans le second le couperet de la sanction qui attend les deux femmes, Eiko, sous le choc, et Miyoharu, comme résignée au fond du plan.
Les personnages féminins, du moins les héroïnes, semblent interchangeables chez Mizoguchi (encore plus dans la Fête de Gion, où non seulement Eiko, une fois devenue Miyoei, prend les traits immuables de la geisha, mais surtout, on l'a vu, qu'elle et Miyoharu, en scellant leur union, entérinent ce qu'elles ont de profondément commun), comme s'il n'existait qu'une sorte de femme pour Mizoguchi, la Femme, qu'elle soit geisha ou prostituée, paysanne ou impératrice... en tout cas, toujours opprimée et/ou sacrifiée. Pour ce qui est de l'homme, c'est moins univoque. Certes, ils sont toujours montrés vils et lâches. Mais du fait que Mizoguchi ne saurait s'exclure de cette communauté des hommes, pour le moins peu glorieuse, on distinguera deux types: 1) l'homme auquel il ne s'identifiera jamais, qui correspond à l'image du père, le père haï, tel ici le père d'Eiko, renvoyant, dans son abjecte ignominie, au propre père de Mizo; 2) l'homme méprisable, déloyal... notamment dans son rapport aux femmes, et à travers lesquels, pour ce qui est de certains, Mizoguchi semble s'identifier, exprimant par là un sentiment de culpabilité vis-à-vis de femmes qu'il aurait blessées. Dans la Fête de Gion, il y a ainsi Kusuda et Kanzaki, sachant que les deux sont quand même très différents (on ne saurait les réunir comme Eiko et Miyoharu). Dans le passage étudié, leur comportement avec les deux geishas (Kusuda le plus vieux avec Eiko la plus jeune, Kanzaki le plus jeune avec Miyoharu la plus âgée) témoigne d'une sensibilité opposée. Plus encore, à la fin de la séquence, le seul qui est debout (par rapport aux trois autres), contemplant le désastre, c'est Kanzaki. Faut-il y voir une projection de Mizoguchi? 

(1) Sur Mizo en général dans les Cahiers du cinéma: Jacques Rivette, "Mizoguchi vu d'ici" (n°81, mars 1958); Pascal Bonitzer, "Violence et latéralité" (n°319, janvier 1981); Jean Douchet, "La réflexion du désir" (n°463, janvier 1993).

(2) Il est amusant de lire que, selon les textes, Eiko mord, ou la lèvre de Kusuda, ou sa langue (sans que la distinction atteste d'une vision occidentale ou non du baiser). Et comme on ne saura pas avec certitude ce qui a été mordu, l'interprétation est laissée au spectateur. Imaginer la langue, avec l'idée de pénétration que cela induit (la métaphore du one cut selon Bonitzer), assimile plus facilement l'acte à un viol, même si le gros pansement qu'arbore Kusuda par la suite laisse à penser qu'il s'agit plutôt de la lèvre. Ou alors des deux: la lèvre et la langue.


  Cinq Femmes autour d'Utamaro de Kenji Mizoguchi (1946).

31/10/2025

Eloge du -camp-

  Le Roi des roses de Werner Schroeter (1986, réal. 1984).

  La mort en ce jardin.

Générique: gros plan sur l'éclosion d'une rose. En surimpression, le nom de l'actrice, Magdalena Montezuma. Le rapprochement est immédiat: la rose est une rose "Montezuma". Sauf que le nom de cette rose ne vient pas de celui de l’actrice (en fait, un pseudonyme) mais de celui de l’empereur aztèque (Moctezuma II) qui, au début du XVIe siècle, accueillit par des présents et des sacrifices humains les conquistadors espagnols venus conquérir le Mexique, persuadé que leur chef était l’incarnation du dieu Quetzalcóatl, le "serpent à plume". Beauté et cruauté, amour et sacrifice. Le climat du film est posé d’entrée. Quelques plans plus loin, on découvre celui, nocturne, des pas de l’actrice, laissant sur le sol leur empreinte, renvoi possible aux premiers pas de l’homme sur la Lune. L’histoire aurait donc un début: 1969, date d’arrivée d’une mère et son fils dans un coin perdu du Portugal... Date aussi du premier long métrage de Werner Schroeter, Eika Katappa, première grande incursion dans l’univers si particulier du cinéaste – avec déjà Magdalena Montezuma qui, jusqu’à sa mort survenue peu après le tournage du Roi des roses, en sera la figure centrale. La rose, c’est bien elle en premier lieu: Magdalena Montezuma, reine des roses. Le film ne lui est pas seulement dédié, il lui est aussi consacré. Magdalena Montezuma, personnage iconique et dreyerien: regard lumineux, exorbité, sinon halluciné, gestes lents et décomposés, comme au théâtre, comme à l’opéra, comme au cinéma au temps du muet. Elle est là, impressionnante, oiseau terrifié et terrifiante, aux prises avec les toiles d'araignée, rose malade et maléfique, aux prises avec les autres roses.

Un art primitif.

De tous les films de Schroeter, le Roi des roses est le plus schroeterien tant il apparaît comme la concentration, mieux: la condensation, de toutes les images mentales qui jalonnent son œuvre. Jamais autant que dans ce film l’imaginaire de Schroeter ne s’est exprimé avec une telle puissance. Tout y est célébré de manière quasi extatique, depuis la symbolique des roses – qu’il s’agisse de la fleur elle-même, image de la passion amoureuse, ou de ses épines, métaphore de la souffrance christique – jusqu’à celle, plus souterraine, du plaisir homoérotique, à travers la scène de la fontaine (et ses robinets phalliques), où l’on voit le héros, à la fois béat et concupiscent, s’abandonner au bien-être de la jouissance urophile.
Une mère et son fils, donc, venus d’Allemagne (on suppose) habiter une grande demeure, aujourd’hui délabrée. La mère, qui semble vivre dans le passé d’un ancien amour, est hantée par une croyance populaire: "si deux enfants s’embrassent quand ils ne peuvent pas parler, l’un d’entre eux mourra", véritable leitmotiv du film. Le fils, rosiériste en quête de la rose idéale, a peur des étoiles filantes car – autre croyance – "lorsque apparaît une étoile filante cela signifie que quelqu’un va mourir. La mort est ainsi omniprésente, annoncée depuis le début (le film est proche en cela de la Mort de Maria Malibran), et comme glorifiée, via un cérémonial totalement dément pratiqué par le fils sur le corps de son amant arabe "librement" séquestré. Croyance et sacrifices (humains, mais aussi animaux: chat crucifié, à l’œil crevé, crapaud emprisonné au fond de l’eau) confèrent à l’ensemble une dimension moins mystique que primitive, dont participe la folie de la mère lorsque, par exemple, celle-ci apparaît le visage enduit de peinture noire. Dimension primitive qu’il faut entendre au sens d’archaïque, à travers tout ce rituel qui accompagne le film, mais aussi au sens, plus large, d’originel, tant le film nous renvoie à la nature opératique du cinéma – l’opéra et le cinéma (qui en est, en quelque sorte, le prolongement), surtout le cinéma muet hollywoodien, partageant la même "impureté": même emprunt aux autres arts, même rapport à l’industrie (moyens techniques, coûts de production), même culture de masse, même fascination pour les divas et autres "monstres sacrés"…
Sauf que Schroeter ne se contente pas de cette correspondance – le monde comme drame lyrique – mais cherche aussi à renouer avec la trivialité qui sied au cinéma (un art dont les origines sont d’abord foraines) en recourant à d’autres formes, plus légères, telles l’opérette et la chanson populaire. Ainsi dans le Roi des roses où coexistent, sans hiérarchie aucune, Verdi, Mozart et l’opérette viennoise, la Callas et Melina Mercouri. Mais aussi: des prières napolitaines et des extraits du Coran, des poésies (The Raven d’Edgar Allan Poe, lu par Basil Rathbone, un poème de Pablo Neruda lu par l’auteur) et une pièce radiophonique (interprétée par Gloria Swanson), un assemblage sonore des plus hétéroclites, dont il n’est pas question de chercher la signification tant, on l’imagine, tout cela renvoie à des choses secrètes, au même titre que les images où se mêlent souvenirs (les enfants chahuteurs?) et fantasmes, jusqu’au plus fou des fantasmes, point d’orgue du film, qui en est aussi l’apothéose: la création d’un homme-fleur – la "rose idéale" –, délire suprême qui voit le fils greffer sur le corps du jeune amant les plus belles roses de son jardin, avant d’aller mourir avec lui, en pleine nuit, dans la roseraie.

Baroque? Kitsch? Camp?

Chant funèbre, drame liturgique, ordalie: le Roi des roses se situe au-delà de la représentation classique. C’est le projet formel qui, pour parler biettien, gouverne le film où, à l’instar du fils incisant la chair de son amant, Schroeter creuse la matière de son film pour y greffer ses propres roses, des images à la poésie sauvage et mystérieuse. Cette extravagance qui caractérise son œuvre suffit-elle pour qualifier celle-ci de baroque? Le baroque, on le sait, ne veut pas dire grand-chose lorsqu’on cherche à l’appliquer au cinéma. Des cinéastes dits "baroques", tels Ophuls ou Ruiz, furent d’ailleurs les premiers à contester l’appellation, s’étonnant qu’on assimile leur style aux figures baroques (arabesques ophulsiennes, trompe-l’œil ruizien) présentes dans leurs films. Qu’il y ait du baroque chez Schroeter, on n’en disconviendra pas  (1). Mais peut-on définir comme "baroques" des formes qui, comme ici, relèvent autant de la dépense que de l’accumulation, autant de la prolifération à l’infini (le fameux "pli" deleuzien) que de la sédimentation, autant de la métamorphose que de la cristallisation? Il y aurait là comme une contradiction. Sinon que le baroque se nourrit précisément – se gave même – des figures antinomiques qu’il convoque pour mieux les surpasser (quoi de plus baroque qu’un oxymore?). Et le Roi des roses abonde en antinomies, à l’image de la rose, on l’a vu, mais aussi de toutes ces oppositions (l’amour/la mort, le rouge/le noir, le nord/le sud, l’eau/le feu, etc.) qui saturent le film, l’excèdent même. Au point de fusionner pour ne plus former, à travers le corps supplicié et en même temps magnifié de l’amant, qu’une seule entité, régie par le principe de dualité? Non, car chez Schroeter il n’y a pas cette ambition totalisante. Son œuvre ne vise pas à révéler le double sens des choses, mais à dire simplement, et avec une certaine ironie, que chaque chose, si naturelle soit-elle, peut aussi se concevoir comme pur artifice, sans que sa valeur s’en trouve nécessairement dépréciée.
Parler de "kitsch", à propos du cinéma de Schroeter, serait donc plus approprié. A condition de ne pas limiter le terme aux seules notions de "surcharge" et de "mauvais goût" qui lui étaient associées à l’origine, c’est-à-dire à la fin du XIXe siècle, à l’époque de Louis II de Bavière; à condition de ne pas l’entendre au sens uniquement péjoratif, accordé initialement au post-modernisme, celui d’un ersatz culturel, produit industriellement – autrement dit en masse et bon marché – pour satisfaire le goût des nouvelles classes moyennes, au milieu du XXe siècle; mais de lui prêter, au contraire, un sens plus favorable, celui que prit par la suite le post-modernisme en tant que manifeste de la contre-culture et, surtout, rejet des impasses de la modernité quand celle-ci n’est plus que "tradition" du nouveau.
Pour autant, lorsqu’on demande à Schroeter ce qui le fascine dans le kitsch, il répond : "Le kitsch produit une amplification des choses dans une forme gracieuse. Mais je préfère encore le terme de camp. Le camp permet aux choses d’advenir dans une forme très jolie. Il y a très peu de kitsch dans la vie. C’est à l’art de le prendre en charge. Je pourrais tout à fait mener à bien des films de facture classique. Mais je ne vois pas pourquoi je me forcerais alors que je peux me manifester comme je me sens, comme je me vois, au maximum de ma subjectivité  (2)..." Le camp, c’est exactement cela: une sensibilité – davantage qu’une idée ou une conception – telle que Susan Sontag l’a décrite en 1964 dans un texte  (3) devenu célèbre et qu’il nous suffira de suivre pour comprendre en quoi le Roi des roses et le cinéma de Schroeter en général sont résolument camp.
Du camp, Sontag ne donne pas de définition précise, préférant en souligner les multiples formes à travers de simples notes. On retiendra ainsi que l’idéal du camp n’est pas la beauté mais bien "un certain degré d’artifice, de stylisation" tel qu’on le trouve, par exemple, dans "les lampes aux abat-jour de mousseline", "la mise en scène de Salomé et de Dommage qu’elle soit une p… par Visconti", "certaines cartes postales en couleurs, style Belle Époque" ou encore "les boas à plumes, colliers et robes à franges de la mode féminine des années 1920"…; qu’il y a du camp chez Cocteau mais pas chez André Gide, dans les opéras de Richard Strauss mais pas dans ceux de Wagner; que le modern style ("les installations d’éclairage en forme de parterres de roses", "le salon qui en fait est une grotte", etc.) est typique du style camp; que le goût camp prise autant la figure androgyne d’une Greta Garbo que la féminité "appuyée et exubérante" d’une Jayne Mansfield ou la virilité "excessive" d’un Victor Mature; que "voir le côté camp dans les êtres et les choses, c’est se les représenter jouant un rôle" ("l’image de la vie comme représentation théâtrale"); que le camp c’est le triomphe du style équivoque (voir l’atmosphère du Chevalier à la rose de Strauss); que si le camp aime certains objets vieillots, "ce n’est pas simplement par goût de l’ancien, mais parce que le vieillissement procure le détachement nécessaire" qui permet à ces objets de prendre du relief, de même que "le temps libère l'œuvre d'art de ses conséquences morales et la livre à la sensibilité camp", ou encore qu’"il rétrécit le domaine de la banalité" ("ce qui fut banal peut, avec l’aide du temps, devenir fantastique"); que le goût camp s’intéresse à la "présence du personnage" – qu’il voit sans cesse "dans un état de tension et d’incandescence" – plus qu’à son évolution, expliquant son inclination pour l’emphase scénique et non pour l’étude de caractère (ainsi Le Trouvère de Verdi); que le goût camp "ne déclare pas que le bon est mauvais et le mauvais, bon", mais "apporte un supplément, un autre jeu de critère – dans l’art ou dans la vie"; que le camp représente la troisième forme de sensibilité créatrice, après celle de la grande culture, qui "se fonde solidement sur la morale", et celle de l’excès, qui anime souvent l’avant-garde et "tire avantage d’une perpétuelle tension entre l’esthétique et la morale", alors que le camp (qui ne cherche pas l’harmonie, mais "s’efforce de peindre, dans un sombre environnement, des scènes de violence et des conflits sans solution", et surtout "insiste sur l’impossibilité de s’en tenir à la notion ancienne de perfection"), "c’est une expérience du monde vu sous l’angle (exclusif) de l’esthétique", exprimant ainsi "une victoire de l’esthétique sur la moralité, de l’ironie sur le tragique", même si le pathos et un certain sentiment de cruauté y sont fréquemment retrouvés; que le camp "peut se moquer du sérieux et prendre la frivolité au sérieux", qu’il est "le dandysme du temps moderne", goûtant aux plus communs des plaisirs, aux arts dont se délecte la masse, appréciant la vulgarité, car pour lui "le bon goût excède les limites du -bon goût-", ou, pour le dire autrement, "il existe un bon goût du choix des objets de mauvais goût" (voir Notre-Dame-des-Fleurs de Genet); que le goût camp, finalement, est une façon de "trouver son plaisir sans s’embarrasser d’un jugement de valeur". "Son but: la jouissance. Le cynisme, la malice: purs artifices".
Bref, le Roi des roses, c’est du vrai camp – et du meilleur.

Travail au noir.

De toutes les figures camp qui ornent le film de Schroeter, celle, finale, du corps de l’amant greffé de roses, est évidemment la plus manifeste. Mais il existe dans le film un autre aspect du camp, moins ostensible, qui touche à la peinture de Georges de La Tour. La Tour camp? Susan Sontag en parle dans son texte. Pour l’essayiste, Georges de La Tour (dont les œuvres sont "extraordinairement théâtrales") annonce le goût camp, au même titre que les peintres maniéristes italiens, comme Pontormo et Rosso, et bien sûr le Caravage, qui l’ont précédé. Dans le Roi des roses, des tableaux de Georges de La Tour sont aperçus à plusieurs reprises. On voit Magdalena Montezuma regardant elle-même une reproduction du Tricheur à l’as de carreau. L’inclinaison de la photo et l’éclairage font ressortir le personnage situé au centre du tableau – la courtisane – dont le regard en coin, dirigé vers l’hôtesse qui elle-même surveille le tricheur (lequel prend le spectateur à témoin), évoque immanquablement celui de l’actrice, qui dans le film apparaît toujours aux aguets, sans qu’on sache, à l’instar de la femme du tableau, si elle dirige les événements ou s’en inquiète. En même temps, on l’entend expliquer que chez La Tour les figures émergent du fond noir et qu’il n’y a pas d’espace, écho peut-être à cette présence du personnage qui, selon Sontag, intéresse davantage le camp que la manière dont va évoluer le personnage. Or que nous montre le film? Magdalena Montezuma, les doigts recouverts de peinture noire, de cette même peinture qu’elle applique sur son visage, geste in-sensé qui semble épouser le mouvement inverse de celui de La Tour soit la disparition du personnage. Comme si, par ce geste, celui-ci rejoignait le fond noir d’où il avait émergé. Impression renforcée par cet autre passage du film où l’on voit Magdalena Montezuma barbouiller de noir les différentes reproductions des œuvres de La Tour, des fragments parmi lesquels on reconnaît, entre autres, la bougie réfléchie dans le miroir de la Madeleine en pénitence et le visage de la femme en pleurs du Saint Sébastien soigné par Irène, deux références qu’on serait tenté d’interpréter – Madeleine et Magdalena, Saint Sébastien et le personnage de l’amant… –, mais sans s’y risquer, tant cela relève justement de l’ironie camp.
Le geste de Schroeter est-il donc vraiment le contraire de celui de La Tour? Ne faut-il pas y voir plutôt, au-delà des jeux de regards et de dupes ("Qui trompe qui?" se demande Magdalena Montezuma) qui font correspondre Le Tricheur et le Roi des roses (sans parler des jeux de lumières), une sorte de mise en abyme de l’œuvre schroeterienne à travers le style pré-camp de Georges de La Tour? Autrement dit, un mouvement non pas inverse mais réflexif, à l’image du tricheur regardant vers le spectateur (préfiguration des Ménines de Velázquez). Magdalena Montezuma observant la peinture de Georges de La Tour, c’est Werner Schroeter analysant son propre travail: goût de l’artifice, affection pour le théâtral, jouissance de la forme. En souillant l’œuvre de matière noire – il y a une dimension scatologique, peut-être même pasolinienne, dans le geste de Montezuma –, il exprime à la fois la perversion de ses personnages ("l’essence de l’homme", selon Lacan), soit le rite barbare comme manifestation de la part originellement sadique qui existe en l’homme, et sa position d’artiste, volontiers irrespectueuse, vis-à-vis non pas de La Tour mais de la réception de son œuvre. Ce que refuse Schroeter à travers ce geste, c’est moins l’esthétisme du peintre lorrain que les considérations éthiques (exemplairement la question de l’argent dans Le Tricheur à l’as de carreau) qui lui sont associées, puisque, comme le dit encore Magdalena Montezuma à propos de La Tour, rien n’y est vrai. "On est séduit par le camp quand on s’aperçoit que la vérité ne suffit pas », écrit Susan Sontag. Le Roi des roses en est la preuve éclatante. (Vertigo n°38, automne 2010)

(1) De la même manière qu’on reconnaîtra des motifs baroques chez – outre Ophuls et Ruiz – Eisenstein et Welles, Cocteau et Franju, Fellini et Bergman, Resnais et Godard, Hitchcock et Kubrick, Oliveira et Bene, Rocha et Rocha (ou le baroque lusitano-brésilien), Syberberg et Fassbinder, Argento et De Palma, Lynch et Cronenberg, Greenaway et Almodóvar, Burton et Cameron (liste elle-même baroque et non exhaustive), autant dire tout cinéaste qui fait preuve d’un imaginaire florissant et/ou d’une certaine virtuosité stylistique.

(2) Werner Schroeter, "Le maître de la voix", entretien par Hélène Frappat, Jean-Marc Lalanne et Charles Tesson, Cahiers du cinéma n°573, novembre 2002.

(3) Susan Sontag, "Notes on Camp", in Against Interpretation and Other Essays, 1966; trad. in "Le style 'camp”, L’œuvre parle, 1968, rééd. Christian Bourgois, "Titres", 2010, p. 421-450.

Complément: sur la Mort de Maria Malibran par Jean-Claude Guiguet.

Epris d’opéra, fasciné par Maria Callas dont il réalisa en 1968 deux courts portraits en 8 mm, Werner Schroeter visualise ici quelques-uns des épisodes marquants de la vie de Maria Malibran qui fut "la plus célèbre cantatrice de l'époque romantique. Sévèrement éduquée par son père qui, des coulisses, la menaçait d'un couteau lorsque sa voix faiblissait en scène, elle consuma sa vie entre de prodigieux triomphes auprès du public et des amours sans espoirs. Elle mourut à vingt-six ans en 1836, laissant dans la mémoire du public des opéras, un ineffaçable souvenir".
Le résultat est une œuvre singulière, inquiétante et chaotique qui brille d'une clarté nouvelle et apparaît déjà comme une date marquante dans l'histoire du jeune cinéma allemand qui est en passe de devenir l'un des plus passionnants d'Europe.
La nouveauté chez Schroeter se nourrit d'insolences et de paradoxes. La narration est constamment saccagée au profit de la représentation. Le cinéaste ne raconte jamais ni de près ni de loin la vie de Maria Malibran, il étire certains instants de cette existence dans le champ filmique, instants qui sont donnés comme étant déjà reconstruits, repensés, voire représentés, sous les projecteurs d'un théâtre fictif ou d'un théâtre possible. Il joue avec les lieux, les décors irréels et les paysages réels, le XIXe siècle et les années trente, les visages de femmes et ceux d'incertains travestis... C'est dire si la vérité dite historique et datée se fait brutalement "remettre en place" au profit d'une intense circulation en circuit fermé de tous les mythes issus du cinéma, des revues à grand spectacle ou du drame lyrique que les goûts (ou plutôt les engouements) personnels de Schroeter colorent d'une manière unique comme autant de produits nouveaux injectés dans une combinaison chimique déjà fort complexe. Pendant près de deux heures on navigue dans un univers saturé de références allant de Puccini au blues, de Marlène à Médée, de Norma à Joséphine Baker où d'authentiques couchers de soleil prennent le relais de décors peints en trompe-l'œil, où Nosferatu surgit avec un visage d'emprunt des neiges de Bavière pour suivre une jeune fille qui se laissera arracher un œil "pour une bouchée de pain", où les hauts fourneaux de l'Allemagne industrielle se profilent derrière les affrontements vocaux de quelque opéra wagnérien, etc...
Ceci est le côté insolent de Werner Schroeter. Il provoque par le choix de la redondance. La boursouflure l'enivre ou le protège, mais ce choix est de toute évidence un besoin vital. Cette hypertrophie du sens et du signe n'est pas gratuite. Et si elle l'était encore faudrait-il analyser cette gratuité. Le délire ici n'est pas cultivé pour lui-même dans le seul but de satisfaire un public snob et marginal toujours prêt à s'installer dans la frivolité pourvu qu'on lui en offre l'occasion. Ce film sera sans aucun doute la nouvelle pâture de toute une intelligentsia avant-gardiste qui ne fait aucune différence entre Cukor et Goulding du moment que Garbo porte un chapeau comme on peut en acheter, les dimanches et jours fériés, aux Puces de Clignancourt. Dans le monde spécial de Schroeter et de sa Malibran le charme insidieux de l'outrance décorative n'est qu'un piège. C'est le ricanement terrible d'un jeune auteur de films qui ne se fait a priori aucune illusion sur la manière dont il sera compris et qui ne cherche peut-être pas à rectifier la réputation (ou la non-réputation) dans laquelle on va s'empresser de l'enfermer.
La Mort de Maria Malibran est une impressionnante méditation sur la douleur et le malheur de vivre. Le film s'ouvre sur une mutilation sanglante (l'œil arraché d'une jeune fille) et s'achève sur le sang sortant de la bouche mi-close de Maria Malibran foudroyée en scène sous les lumières dilatées d'un opéra fabuleux. Les premiers mots du film annoncent la nature de la malédiction qui va colorer chaque plan, chaque séquence et décider de l'orientation des situations jusqu'à l'issue finale: "Je suis de la race de ceux qui meurent quand ils aiment". Dès lors ces visages hypermaquillés sont perçus différemment. On doit repousser la solution de facilité qui consiste à fourguer le film de Schroeter dans la rubrique "kitsch" qui recouvre tout et rien. C'est "kitsch" dit-on. Après, on peut commencer à bailler en attendant le nouveau produit "kitsch".
L'univers de cette œuvre sous le signe des mirages, des songes, du cauchemar ou des réminiscences lointaines est quelque chose comme un sur-expressionnisme allemand où les couleurs et les sons viendraient prendre le relais des jeux d'ombre et de lumière des films muets d'autrefois. Il s'agit d'un film baroque au plein sens du terme et d'abord parce que Werner Schroeter développe jusqu'à l'enflure un style résolument ostentatoire. Il représente le monde en s'attachant passionnément aux formes, aux jeux des apparences, aux tonalités. C'est un débordement de fards, de costumes, de bijoux, d'étoffes chatoyantes, de couleurs obsessionnelles inoubliables (il y a là quelques-uns des plus beaux rouges de l'histoire du cinéma qui iront rejoindre dans la mémoire ceux de Minnelli, de Nicholas Ray ou de Max Ophuls). Mais ce style ostentatoire est l'expression d'une tension, d'un désir, d'une volonté éperdue de rendre sensible quelque chose d'interne et de douloureux. Pourtant, dans le même mouvement on sent qu'une pudeur instinctive vient bloquer l'essor de cet élan. Les visages que la caméra explore en très gros plans cachent un secret derrière leur carnation lisse, immobile et hermétique comme ces photos glacées illustrant les magazines féminins de luxe. Ils dissimulent un secret que le pouvoir du cinéma s'efforce de rendre visible dans l'intervalle fulgurant d'un éclair.
On n'oublie plus ce mal mystérieux qui les ronge de l'intérieur et que le film s'acharne en vain à masquer sous la profusion de séductions épidermiques. Neutralisées par la mise en scène, elles cessent d'occulter le sens dans le champ libre de la frivolité pour laisser la voix libre à l'introspection. Multipliant les signes et les reflets de l'extériorité, en vrai poète de la vie intérieure, Werner Schroeter parvient ainsi et souvent contre sa volonté à "dire par l'image ce qui est sans image". Contrairement aux apparences, la Mort de Maria Malibran est une œuvre marginale d'une surprenante austérité, et la démarche de Werner Schroeter complètement, volontairement suicidaire, le spectacle n'étant plus ici qu'un incertain point de repère, quelque chose comme l'esquisse d'une cérémonie secrète. (Jean-Claude Guiguet, La Revue du cinéma n°281, février 1974, repris in Lueur secrète, 1992)